MANUEL ABRAMOWICZ : SUR L'EXTREME-DROITE ET SES RIVALITES INTERNES

Manuel

Abramowicz

Sur l'extrême droite

et ses rivalités internes.

À nouveau divisée en plusieurs tendances, l'extrême droite francophone est en train d'éclater. Ainsi, la liste du Front national pour le Sénat a été interdite suite à une plainte du PCN. D'où vient ce parti ?

- Le grand public connaît sans doute peu de choses de ce groupuscule, dirigé par un certain Luc Michel et qui affirme être le «seul parti qui barre avec succès la route à l'extrême droite». Le Parti communautaire national-européen est petit mais fort actif. Il est essentiellement implanté à Charleroi, ville où il fut fondé en 1984 par d'anciens militants du Front de la jeunesse, milice néo-fasciste des années 70. Depuis lors, il a fait du chemin. En réalité une «longue marche» qui l'a conduit à abandonner une vulgate nazillonne pure et dure pour épouser celle d'un «socialisme identitaire», augmentée d'une sauce « nationaliste européenne».

Quelle est l'idéologie de ce groupuscule ?

- C'est une symbiose entre les théories qui fondèrent le fascisme et celles des bolchevistes du début du siècle. Le modèle d'organisation est calqué sur celui décrit dans le «Que faire ?», de Lénine !

Étrange paradoxe...

- Non. Le PCN s'est donné pour objectif d'unir tous les ennemis du «système», qu'ils soient d'extrême droite ou d'ultra-gauche. Luc Michel se revendique du «national-communisme». Il est d'ailleurs dénoncé comme tel par le président du Front national... Cet étrange cocktail idéologique trouve ses sources historiques dans la tendance «gauchiste» du nationalisme allemand de l'entre-deux-guerres. Aujourd'hui, dans l'ex-URSS, ce sont les «nationaux-bolchevistes» qui sont le fer de lance de l'opposition dite «patriotique» à Boris Eltsine. Alliés aux staliniens sur le retour et aux monarchistes, ils forment, avec l'extrême droite russe, un front uni, résolument anticapitaliste.

Le PCN s'est déjà présenté à des élections depuis 1984. Cela cadre avec ses objectifs ?

- Il considère, dans l'optique stratégique de Lénine, que les élections sont «bourgeoises», mais qu'elles permettent aussi de se faire connaître de l'opinion publique. Jamais jusqu'ici, malgré l'énergie qu'ils dépensent, des candidats du PCN n'ont été élus, et leurs scores ont été dérisoires : ils ont rarement franchi la barre du 1 %.

Quels sont ses slogans ?

- «Les vrais socialistes votent PCN», «Pour barrer la route à l'extrême droite libérale PRL-FN», «Pour chasser les voleurs du pouvoir», «Ni les pourris ni les nazis», etc. Mais la cible principale du parti est le FN, et son président Daniel Féret. Luc Michel et d'autres militants dénoncent le passage vers le FN de transfuges du PRL, du PSC et du FDF, ainsi que la non-organisation de ce parti et le «libéralisme» du FN. Ou encore les «escroqueries» et les attitudes dictatoriales du Dr Feret.

C'est toutefois le pouvoir que détestent par-dessus tout Luc Michel et son parti. Pour lutter contre l'État, le PCN anime divers groupes de pression et comités de citoyens implantés dans la région de Charleroi et à Bruxelles. Très présents sur le terrain, les militants du parti diffusent habilement un discours de type subversif. Ce micro-parti affirme à qui veut l'entendre que «Changer de majorité ne suffit plus, il faut changer de régime».

On a un moment évoqué une liaison avec des milieux terroristes...

- Daniel Féret, sans en apporter les preuves, affirme qu'il voit la patte de la Sûreté de l'État dans les attaques dirigées contre lui. L'action du PCN et plus particulièrement de son idéologue, Jean Thiriart, un opticien bien connu à Bruxelles, aujourd'hui décédé, ont en tout cas intéressé les services de renseignement belges il y a plusieurs années. Thiriart, dirigeant et fondateur de Jeune Europe dans les années 60, et Luc Michel furent à l'époque soupçonnés d'être liés aux Cellules communistes combattantes. Lorsque Pierre Carette, chef des CCC, fut arrêté, Thiriart lui proposa en tout cas de l'aider financièrement. La légende affirme que Carette refusa. Au même moment, le Parti du travail de Belgique (PTB) fut approché par les dirigeants du PCN, séduits par l'activisme et certaines théories de ce parti marxiste-léniniste. Une brochure de propagande « Conscience européenne», éditée par le PCN et dénonçant l'eurocommunisme, fut diffusée auprès des militants néo-staliniens du PTB. Pour ce dernier comme pour Luc Michel, Staline est une référence.

Le PCN n'a pas tenté de fédérer l'extrême droite ?

- Après ce rapprochement avorté avec les milieux maoïstes, il a effectivement tenté de fédérer les groupes nationalistes-révolutionnaires hostiles au FN. Des dissidents d'Agir et du Parti des forces nouvelles ont alors rejoint les rangs «pécénistes». Mais, au même moment, d'autres les quittèrent.

On remarque que le PCN vient de diffuser des tracts en arabe. Pourquoi ?

- Il a pris contact avec des associations issues de l'immigration pour bénéficier du vote de leurs membres de nationalité belge. Plusieurs candidats de ce parti sont d'ailleurs des «nouveaux Belges», dont une jeune femme d'origine algérienne.

Propos recueillis par

JEAN-PIERRE STROOBANTS