MONT-SAINT-GUIBERT:LA FIN DU BON VIEUX TEMPS FERMETURE INELUCTABLE TERRE DE BRASSERIE DEPUIS LE XIIe SIECLE DYNASTIE DES GRADE

Mont-Saint-Guibert : la fin du bon vieux temps...

Les parfums de houblon ne caressent plus les narines des Guibertins. La brasserie appartient définitivement au passé.

UN DOSSIER

d'Éric Davaux

et Christian Laporte

Il ne reste plus guère qu'une demi-dizaine de personnes sur le site de l'ancienne brasserie Grade, à Mont-Saint-Guibert. Les derniers démontages sont en cours. Car certaines installations seront réutilisées en Hongrie et Roumanie.

Sans cris, ni tambours, c'est toute une page de la vie locale qui est définitivement tournée.

Pendant près d'un siècle, avec d'autres industries comme les papeteries elles aussi disparues, la brasserie a fait battre le coeur de la cité.

Désormais, elle n'est plus qu'un domaine réservé aux historiens. Nous en évoquons les différentes facettes dans cette page.

Les autorités communales ont remarquablement négocié la reprise du site que certains voyaient déjà se transformer en chancre.

Dans les entrepôts, bureaux et installations de captage, la Cibe (Compagnie intercommunale bruxelloise des eaux) déménagera bientôt ses locaux, avant d'y aménager, à terme, des laboratoires, tandis que l'administration communale y installera aussi plusieurs de ses services.

Une fermeture inéluctable

Le rapprochement de la brasserie Grade avec Artois date de 1970. Afin de se maintenir dans le peloton de tête européen et, a fortiori, belge, les responsables louvanistes étaient conscients de la nécessité de diversifier leurs produits. Le début d'une période faste pour la «Vieux-Temps» qui partit à la conquête de marchés plus larges tout en bénéficiant de moyens promotionnels plus conséquents.

A partir de 1977, la gamme des «Leffe» renforça encore l'importance de la production guibertine, d'autant que cette bière d'abbaye allait déborder bien au-delà de nos frontières. Un succès qui incita la direction à agrandir ses locaux pour y implanter du matériel dernier cri.

En 1982, la brasserie Grade devint la brasserie Saint-Guibert. L'incorporation au nouveau groupe s'élaborant en coulisses avec l'autre géant de la pils, la brasserie Jupiler, se précisait... En 1988, le pas fut franchi : Saint-Guibert était un élément clé de Belbrew devenu, un an plus tard, Interbrew. A la tête du nouveau méga-groupe, José Dedeurwaerder.

Présenté comme l'homme qui devait ancrer Interbrew dans le monde brassicole européen et puis mondial, il allait être le fossoyeur de la tradition brassicole guibertine. Avec un plan de rédéploiement visant à recentrer toutes les activités sur les seuls sites de Louvain et de Jupille. Ce qui signifia la fermeture à terme des installations de Kruger (Eekloo), de Martinas (Merch-tem), de Brassico (Ghlin), de Chevalier Marin (Malines) et... de Mont-Saint-Guibert. Maigre consolation pour ce site : avoir été choisi comme le dernier à restructurer avec une fermeture prévue fin 1996. Un baroud d'honneur acquis grâce à l'obstination des travailleurs en grève durant cinq semaines.

Ce fut un véritable coup de tonnerre dans le ciel brabançon wallon et guibertin où plus d'une voix politique, syndicale ou économique s'éleva pour faire revenir la direction sur sa décision. Rien n'y fit. Ni la spécificité des produits, ni les coûteux investissements sans cesse réalisés depuis 1955, ni ceux de 500 millions des mois précédents, ni même le boycott annoncé de la «Vieux-Temps» par les gens de la région...

A Mont-Saint-Guibert, certains firent grand cas de la pétition (447 signatures) lancée en mai 1989 par la conseillère de l'opposition, Josiane Conrardy. En cause, l'éventuelle modification du plan de secteur visant à transformer au profit de la brasserie une zone habitée en zone industrielle, soit 5 ha compris entre la rue des Hayeffes et celle de l'Ornoy. Plusieurs travailleurs n'hésitèrent pas à se promener avec un tee-shirt sur lequel on pouvait lire «Merci Josiane !»...

Au conseil communal, le bourgmestre Jean Moisse demanda de ne pas oublier que la brasserie occupe près de 130 personnes tout en contribuant largement, et depuis longtemps, aux activités, au dynamisme et à la vie de l'entité. Voudrait-on en arriver à faire disparaître ce fleuron de notre vie quotidienne que l'on ne s'y prendrait pas autrement, conclut-il de manière prémonitoire...

Quelques mois plus tard, le couperet tomba. A Mont-Saint-Guibert, ils boufferont de l'herbe entre les pavés, aurait dit le boss Dedeurwaerder lorsqu'il prit connaissance de cette pétition.

- Il n'y avait pas d'autre choix si le groupe voulait réussir son intégration mondiale, note Jan Coucke, porte-parole d'Interbrew. Un sacrifice nécessaire pour permettre l'expansion des produits. D'où notre volonté de fermer en douceur et avec toutes les garanties sociales. Chaque membre du personnel a été consulté. Afin de choisir un reclassement au sein du groupe ou un système de prépension. La reconversion fut un modèle du genre. Cela ne ressuscitera pas la riche épopée brassicole locale, mais tous les Guibertins peuvent être assurés que l'histoire de leur brasserie sera mise en valeur dans le musée qui sera créé à Louvain...

Une terre de brasseries depuis le XIIe siècle

Les gens s'arrêtaient à Mont-Saint-Guibert parce qu'ils savaient que la «Vieux-Temps» en était originaire, déclarait le bourgmestre Jean Moisse lors du «séisme» d'octobre 1989, l'automne noir.

Pour beaucoup, la «Vieux-Temps» est, depuis, mise hors la loi. À la dernière kermesse, un établissement du centre en vendit cinq caisses. Dix ans auparavant, le breuvage fabriqué quelques dizaines de mètres plus bas aurait compté pour 80 % de ses ventes...

Le petit village brabançon et sa brasserie étaient tellement liés que le développement de l'un finissait toujours par rejaillir sur l'autre, et vice versa.

Car, si Mont-Saint-Guibert ne vit le jour qu'au XIIe siècle, les activités du moine-brasseur Olbert, vers l'an 1040, y contribuèrent pour une bonne part.

Terre de brasseries, ce petit village brabançon : le qualificatif se justifia de plus en plus au fil des décennies et des siècles. Le travail du houblon s'y multiplia. Même si seule la brasserie de la famille Grade émergea.

Avant la première guerre, sept d'entre elles étaient toujours en activité. Et 93 ... cafés étaient recensés ! Lors des kermesses locales, les fanfares n'arrivaient jamais au fond du village...

La brasserie Grade, elle, se fondait effectivement dans la région. Comme le prouvèrent encore les festivités de fin septembre 86, en fait les dernières... Tout un programme échelonné sur un week-end et mis sur pied par l'amicale du personnel afin de fêter l'inauguration de la nouvelle bouteillerie. Et comme en 1979, lors de la fermeture de l'usine à pâtes des papeteries toutes proches où la direction guibertine reprit, rapidement, une dizaine de travailleurs pour qui le spectre du chômage se profilait.

La brasserie intégrée dans la communauté locale, ce n'était donc pas un slogan « Vieux-Temps» mais une réalité perceptible tous les jours.

Ainsi, le bourgmestre Jean Moisse, un grand connaisseur qui lui préférait pourtant la pils..., avait-il pris l'habitude de descendre, chaque matin, au bas de l'église, dans la salle de dégustation, pour y recevoir ses hôtes, qu'ils soient fonctionnaires, administrateurs ou politiciens.

C'était en quelque sorte une deuxième maison communale...

«Louvain et la chute libre des ventes...»

Le café des Pêcheurs à Hévillers, à quelques encablures du centre de Mont-Saint-Guibert, est un des quatre bistrots encore en activité dans la commune.

Avec un fameux bail de 45 ans derrière le bar, sa patronne, Renée Tricot (68 ans), fait partie de la mémoire vivante du village. Ce n'est pas pour rien que tous les habitués parlent de «Chez Renée»...

En un demi-siècle, l'Hévillersoise en a servi des «Vieux-Temps». Des bouteilles de 75 cl aux verres à la pompe. À sa période faste, dix fûts par semaine. Sans oublier la Christmas, le Scotch, venant aussi de chez Grade.

Aux premières loges des commentaires, elle a vécu, avec eux, toute l'évolution de la brasserie. Car, des employés et des représentants avaient aussi l'habitude d'y venir dîner.

- Lorsque la production s'est déplacée à Louvain, raconte-t-elle, ce fut la chute libre des ventes (NDLR : de 200.000 hl en 1990 à 50.000 hl actuellement pour 400.000 hl/an à la Leffe...). La «Vieux-Temps» avait changé de goût. Les clients n'y retrouvèrent plus ce qu'ils aimaient en elle. La bière était voilée, son goût était désagréable, même au nez. Je crois que l'entreprise a connu pas mal de problèmes en tentant de mettre la nouvelle fabrication au point. Pourquoi n'a-t-on pas attendu que tout soit réglé pour la lancer sur le marché ? Car, maintenant, tout a été rectifié. J'en revends, même si pas mal d'anciens, qui n'y retrouvent plus le goût qu'ils avaient connu, l'ont définitivement oubliée pour se tourner vers la Palm ou la Ginder Ale. Elle retrouve un succès chez des jeunes n'ayant pas connu l'ancien goût : bien ambrée, plus appétissante, mousseuse.

Renée Tricot vit à Mont-Saint-Guibert depuis sa naissance. La brasserie, elle l'a donc toujours connue. Au début, avec les charrettes tirées par les chevaux, les tonneaux en bois...

- La fin de la brasserie, c'est un peu comme si on m'enlevait une partie de moi-même, dit-elle. N'oublions pas qu'en 1991, elle occupait 130 personnes, dont plus de 30 % du village. Et puis, dans cette industrie, il était possible d'employer des gens sans formation. En rentrant chez Grade, les travailleurs savaient qu'ils rentraient pour une carrière. Leur avenir était assuré.

Et Renée Tricot d'ajouter :

- Nous avions tous vu avec plaisir que la brasserie prenait de l'extension et que cette industrie était florissante, notamment avec la Leffe de plus en plus appréciée. Lorsqu'on est attaché au village, on ressent très fort cette disparition. Comme lorsque la cheminée des papeteries a été abattue...

La dynastie des Grade

D'Olbert, moine de l'abbaye de Gembloux qui acquit, ves 1040, un charmant coin du Brabant situé à Mont-Saint-Guibert, à Pierre-Joseph Grade, il y a huit siècles. N'empêche, la brasserie fut leur dada commun. A Mont-Saint-Guibert, la dynastie Grade devait s'identifier pendant plus d'un siècle au village.

Car c'est en 1858, alors que la fabrication de la bière relevait du domaine de l'artisanat, que l'arrière-grand-père du dernier président du conseil d'administration de la brasserie... Grade fonda celle-ci.

Son fils Joseph, brillant élève de la première promotion de l'école de brasserie de Gand, y adjoint une malterie, dotant ainsi sa société d'un cycle complet de fabrication, depuis l'orge jusqu'à la bière. Ce qui donna à cette entreprise artisanale, produisant des bières spéciales, un essor et une renommée sans cesse grandissants.

En 1930, sous l'impulsion de Jules Grade, qui fut aussi échevin dans la commune, naît la bière de fermentation haute. Elle va assurer la notoriété et la prospérité de la famille : la «Vieux-Temps».

Jo Grade, le quatrième de la génération, poursuivit le développement de l'entreprise, devenue ainsi un symbole de qualité et de savoir-faire. Pour son centenaire, en 1958, le breuvage guibertin fut présenté au centre folklorique 1900 de l'Expo à... l'«Auberge du Bon Vieux Temps»...

A la fin des années quatre-vingt, confortée par l'entrée dans la «famille» des bières de l'abbaye de Leffe, la brasserie était devenue la troisième de Wallonie.

Brassée ailleurs, la bière

garde-t-elle la même saveur ?

Une bière perd-elle un peu de son âme et (souvent) de sa saveur lorsque, signe des temps brassicoles aussi, elle est «délocalisée» ?

Deux écoles d'amateurs de bières s'affrontent sur la question.

Pour les uns, il faut être réaliste et donc accepter restructurations et regroupements sous peine de voir des brasseries étrangères envahir notre marché.

Quant aux autres, ils sont conscients qu'une absorption d'un David brassicole par un Goliath aux dents longues tue à petit feu la culture nationale de la bière.

En descendant à Mont-Saint-Guibert, on constate que les tenants des deux thèses ont pignon sur rue.

Si chez certains, la consommation de «Vieux-Temps» a pris fin en ce funeste automne 1989, il s'en trouve d'autres, beaucoup moins nombreux, pour dire que la bière aux racines locales n'a jamais été aussi bonne... alors qu'elle a pourtant subi divers liftings.

Difficile de sortir du dilemme. Pourtant, force est de constater que si l'habit ne fait pas le moine, on n'a jamais parlé autant de la Leffe que depuis qu'elle est fabriquée à Mont-Saint-Guibert !

Alors ? Il est évident qu'à une époque où la bataille se gagne d'abord sur le terrain médiatique et publicitaire, les lieux de fabrication ont moins d'importance.

Du reste, qui, à part les spécialistes, sait que la Maredsous est brassée à... Breendonk, pour ne citer qu'un exemple d'une longue série ?

Il en va de même, osons-nous parier, pour les «aficionados» de la Leffe à qui certains établissements peu scrupuleux font parfois croire qu'il s'agit d'une trappiste alors qu'il n'en existe de vraies qu'à Orval, Rochefort, Chimay, Westmalle et Westvleteren...

Tant pis pour la tradition, tant mieux pour les affaires ? Probablement, mais à force de tout bouleverser, la bière devient parfois trouble...

Les chevaux

connaissaient

le chemin

du retour...

Avant la Deuxième Guerre mondiale, la distribution de la «Vieux-Temps» se faisait au moyen de charrettes tirées par des chevaux.

Les ouvriers allaient déposer les bières dans les nombreux bistrots de la région.

A chaque halte, ils ne manquaient pas d'enfiler... quelques verres. Il n'était pas rare de les retrouver «pompette» à la fin de leur tournée ! Et c'est parfois somnolents qu'ils rentraient.

Qu'importe, puisque les chevaux connaissaient le chemin et pouvaient redescendre seuls vers la brasserie. Où Joseph Grade, le patron, les entendant arriver, demandait à son chauffeur de rentrer la carriole et de les reconduire chez eux parce qu'ils étaient fatigués.

Joseph Grade :

convivialité

avant la lettre

Joseph Grade (1872-1956), le fils du fondateur de la brasserie, avait inculqué à son entreprise un esprit familial.

Chaque matin, alors que ses ouvriers attendaient au bistrot sis en contrebas de l'église, il les rejoignait. Pour prendre un verre avec eux. Et donner le départ de la tournée.

Dégustation

à volonté !

Dans les années septante, le développement de la brasserie alla de pair avec l'accroissement des visiteurs.

Après le tour des installations, ceux-ci pouvaient déguster, jusqu'en 1991, une «bonne bière ambrée».

La consommation n'était jamais limitée dans la salle de dégustation. Une volonté du grand-père, Joseph, paraît-il...

Avec l'arrivée de l'UCL à Louvain-la-Neuve, les «students» désireux de tout connaître sur leur breuvage favori ne firent que croître.

Ainsi, près des toilettes, deux «vomitoires» furent installés !

Enfilant les chopes à la pelle, certains ne manquaient pas d'en profiter, pour revenir au comptoir et recommencer de plus belle...

La Leffe vient...

d'Overijse

Produite jusqu'il y a quelques semaines sur le site de Mont-Saint-Guibert, la Leffe est une bière relativement récente qui a retrouvé une origine à Overijse.

En 1954, en effet, brasseur dans la bourgade flamande, Albert Lootvoet, le grand-père de Christian, ancien directeur à Mont-Saint-Guibert et toujours actif dans le groupe Interbrew, prit des contacts avec les pères de l'abbaye de Leffe. Objectif : recommencer le brassage stoppé à la Révolution française.

La «brune», puis la « triple», la «vieille cuvée», disparue depuis, la «radieuse» et la « blonde» : bref, le début de la croissance pour cette brasserie artisanale qui alla s'installer en Brabant wallon, avec sa vingtaine d'ouvriers, en 1977.

- A l'origine, la Leffe blonde, typiquement une bière d'accès aux bières spéciales, a été créée pour la France, note Christian Lootvoet.

Grâce aux efforts commerciaux qui ont été déployés, elle s'est considérablement développée chez nous également...

Le secret

de fabrication

de la «Vieux-Temps»

La « Vieux-Temps» est une bière à fermentation haute.

L'art du maître brasseur prend donc ici sa pleine mesure. Il apporte un soin jaloux lors de l'adjonction de la levure, cet élément vivant qui donne à la bière son cachet spécifique.

Contrairement aux bières à fermentation basse, à chaque fermentation, une semaine environ, la jeune levure employée pour la «Vieux-Temps» (NDLR : elle peut, dans de strictes conditions d'hygiène, rester valable pendant une trentaine d'années) engendre une nouvelle génération.

D'où le goût typique d'esters (sels des acides organiques) dégagés par la Vieux-Temps.

Le connaisseur apprécie sa finesse et son parfum délicat de malt et de houblon, vantaient les publicités.

Sa couleur vieil or et son chapeau caractéristique de mousse ferme ravissent l'oeil. Une bière digeste et légère qui fait 4,7 o.