Pas de chimistes sans attrait réel pour la chimie

Les enfants sont fascinés par les expériences. Rares sont ceux qui, au départ, voient la chimie d'un mauvais oeil. Mais, souvent, dès qu'ils quittent l'école primaire, ils déchantent. Des ados s'écartent des filières scientifiques lorsqu'ils terminent le secondaire. Que faire pour susciter l'envie d'acquérir des connaissances en chimie ? Même chez des élèves qui n'envisagent pas de devenir chimistes ?

« Les apprentissages fondamentaux sont souvent pénibles, reconnaît le chimiste Richard-Emmanuel Eastes, professeur au département d'études cognitives de l'Ecole normale supérieure à Paris. Mais il faut bien les enseigner. Sans solfège, pas de bon musicien. Sans plaisir, pas d'investissement durable. Sans adéquation avec la dynamique personnelle, pas de vocation. Un juste équilibre entre les attentions portées par le système éducatif à chacun de ces pôles est nécessaire. N'insister que sur le solfège, et la chimie est une discipline théorique et rébarbative. La présenter uniquement sous ses aspects ludiques et spectaculaires, et elle devient une science-spectacle. Ne pas lui donner de sens, et on se souviendra d'elle comme d'une matière sans intérêt. Ne pas tenir compte des aspirations des élèves, et on la condamne à ne proposer que des métiers inaccessibles. »

Des programmes conçus

par de brillants enseignants

Le débutant rencontre souvent beaucoup d'obstacles... « L'élève est confronté très tôt à des concepts et des constructions théoriques complexes dont la maîtrise demande de fortes capacités d'abstraction, admet le professeur, qui est aussi chercheur au Laboratoire de didactique et d'épistémologie des sciences à l'Université de Genève. Si l'on peut faire un reproche aux programmes scolaires, c'est bien celui d'avoir été conçus par de brillants enseignants. C'est-à-dire d'anciens bons élèves, passionnés par leur discipline et bien adaptés au système scolaire. N'ayant jamais eu de difficultés avec le solfège, ces enseignants ne s'inspirent pas assez de celles rencontrées par les élèves. Notre leitmotiv au Laboratoire, c'est de faire avec les difficultés et les idées fausses pour aller contre elles. La plupart des savoirs appris au lycée sont plutôt utiles aux étudiants qui deviendront des spécialistes. Beaucoup de connaissances utilitaires ou citoyennes ne sont malheureusement pas enseignées. Pour attirer les ados à poursuivre des études de chimie dans l'enseignement supérieur, il faudrait d'abord essayer de les comprendre. Puis tenter de leur montrer que les connaissances en chimie, comme celles des autres

sciences, ont un rôle à jouer dans leur avenir. Et dans celui du monde. »

Les enseignants devraient jouer sur les aspects ludiques et spectaculaires des manipulations pour que les étudiants trouvent intérêt à la chimie, plaisir à s'y adonner ? « Il ne s'agit pas de se limiter à cette approche : le plaisir peut se trouver dans l'apprentissage lui-même. Mais l'évaluation tue le plaisir. Elle est largement responsable de la mauvaise image que se font les étudiants des sciences. Devoir résoudre un problème tout seul, en un temps limité, c'est exactement le contraire de la manière dont la science se passe. C'est absurde ! Un chercheur travaille en équipe. Il a le temps de tâtonner, de faire des erreurs. »

Les Olympiades de chimie sont des compétitions individuelles. Les ados doivent afficher leurs qualités personnelles... « Je ne réfute pas cet élitisme. C'est d'ailleurs grâce aux Olympiades que je suis devenu chimiste. En terminale, je n'avais pas de préférence pour la chimie. J'aimais aussi les maths, la physique, la biologie. Le mercredi après-midi, je suivais des cours à l'université. Je rencontrais d'autres jeunes qui étaient dans mon cas. On nous faisait faire des trucs incroyables en équipe. Il y avait beaucoup de travaux pratiques... »

Richard-Emmanuel Eastes préside « Les atomes crochus ». Cette association propose des approches éducatives plus proches des connaissances des enfants, de leurs modes de raisonnement, de leurs intuitions. Elle a développé un spectacle de clown de science exploitant des expériences spectaculaires de chimie. Elle mêle, avec l'aide de comédiens professionnels, la science au théâtre, à la littérature, la photographie...

Le chercheur présente ses vues sur l'enseignement de la chimie et la manière de faire émerger des vocations dans le numéro 351 du magazine Pour la science, l'édit. française de Scientific American (7,10 euros).

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