Schaerbeek collectionne

Schaerbeek collectionne

les sculptures contemporaines

avant d'ouvrir son musée

A Schaerbeek, les rues et places Verboeckhoven, Verwée, Plasky, Stobbaerts... entretiennent la mémoire des artistes modernes, à défaut d'un lieu pour les exposer. La commune possède 1.300 toiles et sculptures de ces maîtres de plus en plus prisés à l'étranger. Ce patrimoine déjà considérable vient de s'enrichir d'un legs prestigieux: la collection Olivier Brice (200 pièces), un des grands de la sculpture contemporaine. La donation est cependant assortie d'une condition: la création d'un musée. L'école désaffectée de la rue de la Ruche conviendrait à merveille, mais la tutelle a annulé le budget prévu pour sa rénovation. Le bourgmestre a immédiatement réinscrit le montant au budget 90, et il lance par ailleurs un appel aux mécènes privés.

Olivier Brice est décédé l'an dernier. Il fut l'une des figures de proue de la sculpture contemporaine, même si son travail n'a jamais fait l'unanimité dans l'Hexagone. La dernière exposition importante de ses oeuvres s'est tenue au casino de Spa dans un décor rouge et or plutôt mal à propos. Aux yeux de l'artiste pourtant, il a semblé que la Belgique était sensible à sa démarche créatrice. Son talent n'a pas laissé notre pays indifférent et M. Brice a exprimé dans ses dernières volontés le souhait de voir sa collection personnelle rester en Belgique.

Sa mère, âgée de 80 ans, a confié à un expert, M. Puig, la tâche d'intéresser nos autorités politiques au legs des 200 sculptures et esquisses laissées par Olivier Brice. Le bourgmestre de Schaerbeek, Léon Weustenraad, amateur d'art et mécène à ses heures, a immédiatement manifesté son intérêt. M. Puig a communiqué les conditions de la donation: l'acceptation avant la fin de cette année du principe de la création d'un musée à Schaerbeek pour exposer la collection Brice.

Sculptures drapées

de lumière naturelle

Léon Weustenraad mûrissait depuis quelque temps l'idée de l'ouverture d'un musée d'Art moderne et contemporain. Il avait déjà choisi les locaux: l'école technique désaffectée de la rue de la Ruche dont les bâtiments XIXe siècle cadreraient parfaitement avec des sculptures contemporaines. Le vaste hangar des machines (30 m de côté) baigne dans la lumière naturelle diffusée par une verrière.

Les petits locaux pourraient être transformés en ateliers d'initiation à l'art pour enfants et adultes. Schaerbeek n'a pas d'académie de peinture et une demande importante existe pour ces cours créatifs. Les professeurs de dessin de l'enseignement communal sont prêts à relever le défi. Des conférences seraient également organisées afin d'animer le musée d'une authentique vie culturelle.

Les bâtiments de la rue de la Ruche étaient occupés jusqu'en 1988, avant la fusion de l'école avec l'Institut technique Frans Fischer. Aujourd'hui, des classes de menuiserie s'y donnent toujours. Les pièces sont chauffées et en bon état. Quelques litres de peinture et de légers aménagements permettraient de transformer l'ensemble à peu de frais. Un accès élégant serait aménagé à travers les jardins de l'école vers l'avenue Louis Bertrand. Une extension du musée serait possible plus tard dans l'îlot voisin des rues Seutin et Josaphat où subsiste une école primaire abandonnée (l'école 7).

Le bourgmestre avait fait voter au conseil communal un budget de rénovation de 2,5 millions. Le service des travaux prenait en charge le chantier avec de la main-d'oeuvre communale. La tutelle a annulé cette décision la semaine dernière.

Un comble, dit-on au cabinet du bourgmestre, alors que le ministre-président Charles Picqué déclare publiquement que la culture doit revivre à Bruxelles! Léon Weustenraad, résolu à mener son projet à bien, a déjà réinscrit la somme au budget de l'année prochaine.

Mécènes, au secours!

Le legs Olivier Brice arrive cependant à Schaerbeek le 19 décembre prochain. Devant les lenteurs administratives et l'inconsistance des subsides à la culture, Léon Weustenraad lance un appel au privé pour l'aider à rendre le musée plus attractif. Certaines sociétés ont déjà contacté la maison communale, mais rien n'est fait.

Aux mécènes éventuels, le bourgmestre précise que le musée projeté comporterait deux sections: l'art moderne et l'art contemporain. La première recevrait les 1.300 peintures et sculptures issues des trésors communaux, ainsi que des expositions rétrospectives de peintres belges du XIXe et du XXe siècle. Schaerbeek entretient, en effet, des contacts privilégiés avec les familles d'artistes, car nombre d'entre eux ont vécu ou créé sur ses terres. Quant à la section art contemporain, elle serait toute entière consacrée à Olivier Brice, évidemment.

Enfin, la mission du musée serait de faire connaître les richesses de l'art belge, méconnu du public, mais de plus en plus convoité par les collectionneurs étrangers.

DANIEL COUVREUR.

Les drapés véhéments du vide

C'EST une bien étrange donation qui échoit à la Belgique sous forme de ces deux cents sculptures que nous avions vues réunies, il y a cinq ans, au Casino de Spa, à l'occasion d'une rétrospective. Déjà à l'époque, le voeu de l'artiste français était, pour des raisons pas tout à fait éclaircies, qu'elles demeurent en Belgique. Il fallait trouver un lieu qui soit le pendant du musée qui existe déjà à Montpellier. Quelque temps après sa mort, Schaerbeek a donc exaucé son voeu.

Très marquée symboliquement, l'oeuvre de Brice se reconnaît à mille lieues à son néoromantisme, à la véhémence de ses effets de drapé gonflés par le vent et qui contrastent singulièrement, aujourd'hui encore, avec les modes minimalistes. Ses sculptures, en dépit de leur monumentalité et même d'un certain gigantisme, ne sont en réalité que de simples moulages, des coquilles articulées sur le vide, les architectures d'un mouvement furieux, celui qu'une bourrasque de fin du monde imprimerait au tissu, au linceul dont la particularité la plus frappante est qu'il ne recouvre aucun... corps. Matérialiser le mouvement du drapé sans l'aide et le support de la charpente musculaire, tel est le défi que Brice s'est donné, sans doute pour en accuser la dynamique propre et épaissir le mystère de l'homme errant contre vents et marées...

OEuvre paradoxale, provocante dans sa théâtralité et son pathos, le travail de Brice a pourtant intéressé plus d'un professionnel, en raison de sa forte expressivité et du contraste entre le matériau pauvre, l'exécution frustre - carcasses pétrifiées dans le plastique - et l'espèce de folie d'une rhétorique formelle dont on attendrait qu'elle appelle d'autres matériaux, plus «nobles». C'est bien évidemment dans sa démesure et sa violente prise à parti de l'espace, son sens évident de la statuaire que l'artiste intrigue.

Pour le reste, la religiosité vague, le sentiment de catastrophe imminente, le caractère un peu prophétique, un peu édifiant de ces cohortes aveugles seraient plutôt à verser au dossier de l'art pompier, dont on sait qu'il a largement, et parfois légitimement d'ailleurs, acquis droit de cité...

DANIELE GILLEMON.