Vivendi vide Jean-Marie Messier Le patron de Vivendi Universal sanctionné pour l'échec de sa stratégie mégalomane Communications Jean-Marie Messier, lâché par les administrateurs français de Vivendi, est acculé à la démission Le «.maître du monde.» a été détrôné La faillite d'une stratégie ambitieuse Des analystes tièdes, voire froids «.Il faut faire un audit.»

Vivendi vide Jean-Marie Messier

Le patron de Vivendi Universal sanctionné pour l'échec de sa stratégie mégalomane

Communications

ALAIN JENNOTTE

Jean-Marie Messier n'est plus le pilote du paquebot Vivendi. Il l'a annoncé ce matin dans un entretien accordé au quotidien français « Le Figaro » : « Je m'en vais pour que Vivendi Universal reste ». L'homme qui depuis plus de six mois n'en finissait plus d'alimenter la controverse, a décidé de remettre son mandat dans les mains du conseil d'administration, qui se réunira mercredi après-midi.

Vivendi Universal est né en décembre 2000 de la fusion de Vivendi, de Canal + et du groupe canadien Seagram, qui ouvrait à Jean-Marie Messier les portes des studios de cinéma et les trésors du catalogue de Universal Music. La chute de Jean-Marie Messier n'accompagne pas seulement celle du titre Vivendi Universal, qui a perdu plus de 64 % depuis janvier. Elle signifie également la faillite d'une stratégie industrielle qui avait conduit le patron ambitieux à faire d'une entreprise spécialisée dans la distribution d'eau et les services aux collectivités, l'ancienne Générale des Eaux, un géant des médias. Vivendi devait jouer les premiers rôles, tant par la richesse de ses catalogues de films, de musiques ou de médias éducatifs que par la variété des « tuyaux » chargés de les acheminer vers le consommateur : la télévision payante (avec Canal + et USA Networks), la téléphonie, fixe et mobile (avec Cegetel), et l'internet.

Mais ce projet séduisant a pris eau de toutes parts. Canal+ a accumulé les pertes et Jean-Marie Messier a dû faire une croix sur son ambition de couvrir l'ensemble du marché européen. Quant à l'opérateur télécoms Cegetel, il n'a jusqu'ici guère débordé du marché français.

Les actionnaires du groupe sont désormais aux abois. Une dette colossale, qui se chiffre en milliards d'euros, grève les comptes du groupe alors que certains administrateurs surtout américains estiment que la clarté n'est pas faite sur la comptabilité de Vivendi.

Jean-Marie Messier avait pu compter jusqu'ici sur le soutien des administrateurs français. Mais, craignant le démantèlement rapide du groupe, ceux-ci ont fini par craquer, lâchant leur chef de file au plus fort de la débâcle boursière.

Reste à négocier les conditions financières du départ d'un patron qui engrangeait annuellement 1,07 million d'euros net, sans compter un confortable matelas de stock-options.

Il faudra remplacer celui qui était devenu l'un des rares patrons français dont le nom était connu aux Etats-Unis. Le vice-président du groupe pharmaceutique Aventis, Jean-René Fourtou, tiendrait la corde et pourrait assurer un intérim de six mois. Dopé par les rumeurs de départ de J2M, le titre Vivendi Universal a grimpé lundi de près de 10 %. Mais il reperdait 34,31 % ce mardi matin après que l'agence de notation Moody's eut annoncé la baisse de la note de la dette à long terme du groupe VU de Baa3 à Ba1, soit le rang d'« obligation pourrie » (« junk bond »).·

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Communications Jean-Marie Messier, lâché par les administrateurs français de Vivendi, est acculé à la démission

Le « maître du monde » a été détrôné

Lâché par ses derniers soutiens, Jean-Marie Messier n'a eu d'autre porte de sortie que de remettre sa démission. Fin de parcours pour l'homme qui s'était rêvé « maître du monde ».

C'est par le biais d'une interview accordée ce matin au quotidien français « Le Figaro » que Jean-Marie Messier a confirmé l'information qui circulait depuis 24 heures : « Je m'en vais pour que Vivendi Universal reste ». L'emblématique patron de Vivendi Universal a donc été contraint de remettre son mandat dans les mains du conseil d'administration, qui se réunira ce mercredi après-midi.

Sur le gril depuis six mois, à la suite des errements stratégiques du groupe et de la chute du cours du titre en Bourse, son départ a été précipité ce week-end par le lâchage de ses derniers appuis : les administrateurs français du groupe, en tête desquels le PDG de Schneider, Henri Lachman, et l'ex-patron de l'UAP, Jacques Friedman. La semaine dernière déjà, Bernard Arnault, membre du conseil d'administration de Vivendi, avait choisi de se retirer, au moment même où le cours de Bourse de Vivendi atteignait un plancher historique de 18,75 euros l'action.

Jean-René Fourtoucomme successeur ?

Le nom de son successeur semble déjà connu. Il s'agirait de Jean-René Fourtou, 63 ans, ex-PDG de Rhône Poulenc et actuel vice-président du conseil de surveillance d'Aventis.

Des interrogations subsistent sur l'avenir même du groupe français. Le remplaçant de M. Messier devra rassurer sur sa capacité à réduire la dette du groupe, qui affole les marchés financiers depuis des semaines, sans brader ses actifs dans un contexte boursier défavorable. Pour « J6m », ou Jean-Marie Messier Moi-Même Maître du Monde comme l'avaient surnommé les Guignols de l'info, la page est tournée. (AP, AFP.)·

La faillite d'une stratégie ambitieuseANALYSE

ALAIN JENNOTTE

La débâcle boursière du groupe Vivendi et le limogeage de son patron, Jean-Marie Messier, sonnent le glas d'une stratégie industrielle qui aura fait long feu : le mariage au sein d'un même groupe mondial de la production et de la distribution des « contenus » cinématographiques, musicaux et éducatifs.

Pourtant, lorsqu'il transforme à la fin des années nonante un groupe spécialisé dans la fourniture d'eau aux municipalités en un groupe de service aux collectivités qui veut également se tailler une place de premier rang dans les médias, Jean-Marie Messier trouve déjà une piste toute tracée au sein de la Compagnie générale des eaux.

Celle-ci a en effet déjà entamé sa politique de diversification, notamment en créant Cegetel, la filiale télécommunications. Messier va se contenter de lui donner un solide coup d'accélérateur.

Ses premiers « deals » de banquier d'affaires compétent qui ont fait sa réputation ne sont d'ailleurs pas liés à la communication. Il cible au contraire le secteur de l'environnement en rachetant l'américain USA-Filter, qui va faire de Vivendi le leader mondial du traitement de l'eau, empochant au passage le carnet d'adresses très fourni de la société américaine.

Mais l'appétit de « J2M » grandit très vite. Trop vite, peut-être. Il veut acquérir la maîtrise des « contenus », qui vont de la télévision au cinéma en passant par la presse, l'édition et la musique, mais aussi celle des « contenants », la tuyauterie qui va les acheminer jusqu'au client (la téléphonie fixe et mobile, l'internet, la télévision payante...). Et le mariage va connaître rapidement des ratés.

D'abord, la plupart des acquisitions réalisées par Jean-Marie Messier l'ont été au plus fort de la bulle spéculative, et Vivendi a souvent payé le prix fort pour s'ouvrir les portes des studios d'enregistrement et des catalogues de productions cinématographiques.

Ensuite, les multiples canaux chargés de les distribuer ont inégalement décollé. Alors que la télévision payante séduisait des millions de foyers américains, Canal+ a échoué à étendre son emprise sur l'ensemble de l'Europe.

Pire, pour se sortir d'une situation financière critique, Jean-Marie Messier a été acculé à battre en retraite sans gloire sur le marché italien, où la filiale de Canal+, Telepiù, qui plombe les résultats du groupe, devrait être cédée dans des conditions défavorables au magnat australien Rupert Murdoch. Vivendi Universal est donc très loin d'une présence paneuropéenne pour la télévision payante.

Les télécoms n'ont pas non plus encore tenu les promesses d'une voie royale pour la diffusion des contenus du catalogue de l'entreprise.

Cegetel est certes un opérateur mobile qui génère du cash pour l'entreprise, mais, à l'exception de quelques prises de participations à l'extérieur, elle est restée très hexagonale. Et le déploiement de la troisième génération de téléphonie mobile, qui devrait permettre d'acheminer vers l'écran des utilisateurs des clips musicaux ou extraits de film tarde à prendre son envol.

Quant à l'internet, c'est probablement le domaine où l'échec de Vivendi Universal est le plus criant. En 2000, l'entreprise avait créé avec Vodaphone une joint-venture baptisée Vizzavi et qui devait devenir un portail mammouth pour valoriser le riche catalogue de Vivendi. Las ! le portail s'est surtout révélé être un gouffre financier dont Vivendi doit aujourd'hui payer l'ardoise.

L'échec d'une stratégie n'explique pas tout. Après tout, la récession a touché l'ensemble du secteur. Mais Jean-Marie Messier n'est pas uniquement pénalisé pour avoir loupé la mise en oeuvre de sa stratégie industrielle. Il paye également ses gaffes en matière de communication.

Son départ va rassurer les marchés, qui ont donné un coup de fouet au titre Vivendi, lundi. Mais la situation critique du groupe laisse peu de marge de manoeuvre à son successeur. Et le mot de démembrement est déjà sur toutes les lèvres.·

Des analystes tièdes, voire froids

PIERRE-HENRI THOMAS

Voilà des mois que le pacte de confiance est rompu entre Vivendi et le marché. Cela a commencé, explique Xavier Van Campenhout (analyste chez Petercam), quand Vivendi, au début de cette année, a revendu une partie du capital qu'il détenait en autocontrôle, une vente qu'il avait exclue auparavant. On s'est demandé ensuite pourquoi ils avaient besoin de ce « cash ». Puis il y a eu ces interrogations sur la comptabilité, puis la découverte que les liquidités à court terme n'étaient plus garanties. Mais la prime négative sur Jean-Marie Messier est surtout la conséquence de son manque de stratégie, ajoute l'analyste. Messier a toujours fait ce qu'il pensait que le marché voulait qu'il fasse !

Maintenant que J2M est poussé vers la sortie, l'action a donc rebondi de 9,2 % hier. Un simple mouvement technique, car il n'y a rien de fondamentalement changé, selon Sylvie Sejournet (Fortis). Nous ne conseillons toujours pas Vivendi à nos clients, même à titre spéculatif, ajoute Xavier Van Campenhout, qui ajoute qu'il y a encore beaucoup de travail à faire.

Première tâche : stabiliser l'actionnariat. Il y a une sérieuse divergence entre les administrateurs français et américains, une situation susceptible d'être dommageable au groupe, notent Jacques Falzon et Marina Cohen (KBC Securities).

Pour Michael Picken (CSFB), le fait que Charles Bronfman, qui détenait 9 % de Vivendi l'an dernier n'en a plus que 5,05 % aujourd'hui est le signe, côté américain, d'une volonté de quitter le navire. Côté français, on travaille certes à donner un nouveau tonus managerial. Mais des freins limitent les options stratégiques. Vivendi Environnement ne doit pas être vendue à un étranger, Canal+ doit continuer à soutenir massivement le film français, et je crains que les télécoms doivent rester en France (et ne puissent être vendues à Vodafone), résume Michael Picken. Bref, les analystes continuent de faire la moue.·

« Il faut faire un audit »ENTRETIEN

PIERRE-HENRI THOMAS

Colette Neuville préside l'Adam, l'Association française de défense des actionnaires minoritaires.

Vous aviez demandé au tribunal de Paris, voici quelques semaines, une expertise sur la manière dont les décisions se prenaient chez Vivendi.

La demande a été déboutée par le tribunal. L'objectif n'était pas nécessairement de mettre en cause la responsabilité des administrateurs, mais de créer un choc pour qu'ils fassent leur travail.

Pour vous, les administrateurs et les actionnaires ont leur part de responsabilité dans les malheurs actuels de Vivendi.

Le président n'était pas seul. Il avait 18 administrateurs prestigieux autour de lui, qui ont une responsabilité très forte en ce qu'ils étaient consentants. Quant aux actionnaires, pourquoi ont-ils continué à acheter les actions ?

N'est-ce pas là un problème qui dépasse celui de Vivendi : beaucoup d'investisseurs ont acheté très cher des actions ?

Cela pose clairement la question des règles de fonctionnement du capitalisme. Aujourd'hui, le marché marche sur la tête : les investisseurs sont poussés par un effet de mode, sur le conseil d'analystes qui ne sont pas indépendants. Les investisseurs ne s'attachent plus aux éléments fondamentaux.

Quelle stratégie doit suivre le groupe aujourd'hui ?

La première chose à faire, c'est un audit, afin de connaître réellement le passif de la société. Nous avons fait état de l'énorme endettement brut (dettes à court, à long terme, engagement hors bilan, etc.) de 73 milliards d'euros, ce que Vivendi n'a jamais démenti.

Voici quelques jours, Jean-Marie Messier vous avait demandé d'entrer au conseil de Vivendi ! Une représentation des minoritaires dans cette instance n'est pas la solution ?

Etre un administrateur isolé ne sert à rien. La seule chose qu'un administrateur puisse faire alors est de démissionner ou de se taire, puisqu'il est soumis à un devoir de réserve. J'ai été au conseil de Paribas (en tant qu'émanation des actionnaires personnes physiques, NDLR) pendant cinq ans. J'ai pu influencer des décisions. Je crois cependant que ce n'est pas la meilleure position pour défendre les intérêts des minoritaires.·

CHRONOLOGIE

27 juin 1996. Jean-Marie Messier arrive à la tête de la Compagnie générale des eaux (CGE).

15 mai 1998. La CGE est rebaptisée Vivendi.

10 mars 2000. Vivendi atteint son plus haut historique à 150 euros à la Bourse de Paris après avoir annoncé un bénéfice net de 1,4 milliard d'euros pour 1999 (+ 27,4 %).

20 juin 2000. Naissance officielle de Vivendi Universal (VU), après la fusion de Vivendi avec sa filiale Canal+ et avec le groupe canadien de communication et de spiritueux Seagram. Le nouveau numéro deux mondial de la communication gardera les disques et films Universal, mais cédera les alcools Seagram.

17 décembre 2001. VU annonce le rachat des télévisions câblées USA Networks. Le même jour, Jean-Marie Messier déclare que l'exception culturelle française est morte.

5 mars 2002. VU annonce une perte nette de 13,6 milliards d'euros, la plus importante jamais affichée par un groupe français et une dette de 28,9 milliards d'euros (Vivendi Environnement inclus).

16 avril 2002. Jean-Marie Messier débarque Pierre Lescure, patron et figure historique de Canal+.

29 mai 2002. Réunion du conseil d'administration de VU. M. Messier réussit à sauver sa tête, mais est placé sous surveillance avec la création d'un comité de gouvernement d'entreprise.

5 juin 2002. La Commission américaine des opérations boursières (SEC) publie la rémunération de M. Messier : 2,37 millions d'euros net, en 2001, en hausse de 66 % par rapport à 2000.

24 juin 2002. VU annonce la vente de 15,5 % de sa filiale Vivendi Environnement, responsable pour moitié de l'endettement total de VU.

25 juin 2002. Le patron de LVMH, Bernard Arnault, démissionne du conseil d'administration de VU. La veille, l'action a atteint un nouveau plus bas historique à 18,75 euros, après une chute libre de 23,31 %.