« Paul Kagame, criminel de guerre » Justice internationale - Filip Reyntjens explique pourquoi il a suspendu sa coopération avec le TPIR « Kagame, un criminel de guerre »

« Paul Kagame, criminel de guerre »

PASCAL MARTIN

Le président rwandais Paul Kagame est le plus grand criminel de guerre en fonction aujourd'hui. C'est qu'affirme Filip Reyntjens dans une interview au « Soir », où il a des mots très durs envers le régime de Kigali.

L'expert belge, un des spécialistes du Rwanda les plus réputés, y explique sa décision de suspendre sa coopération avec le Tribunal pénal international pour le Rwanda, le TPIR. Principale raison : aucun suspect issu des rangs du Front patriotique rwandais (FPR), le parti au pouvoir, n'a été inculpé. Or, martèle Reyntjens, des informations très importantes sur des massacres commis par des éléments du FPR lors du génocide de 1994, mais aussi après, ont été recueillies. La présidence couvrirait les coupables, étant elle-même concernée.·

Page 9

Justice internationale - Filip Reyntjens explique pourquoi il a suspendu sa coopération avec le TPIR

« Kagame, un criminel de guerre »

* L'expert belge Filip Reyntjens ne coopérera plus avec le procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda. * Il dénonce une justice à deux vitesses.

ENTRETIEN

PASCAL MARTIN

L'expert belge Filip Reyntjens ne mâche pas ses mots : au Rwanda, le régime dirigé par Paul Kagame empêche la justice de faire toute la lumière sur le génocide qui a fait 800.000 morts en 1994. Aucun suspect issu des rangs du FPR (Front patriotique rwandais, le parti au pouvoir) n'a été inculpé.

Mardi, vous avez suspendu votre coopération avec le bureau du procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), via une lettre à son chef, le Gambien Hassan Bubacar Jallow. Pourquoi ?

Cela fait dix ans que le TPIR existe. Il est certain que sa section d'enquête spéciale a recueilli des informations très importantes sur des massacres commis par des éléments du FPR, des crimes qui sont du ressort du TPIR. Il existe des preuves testimoniales et matérielles. L'identité des suspects est connue. Il faut donc poursuivre : l'un des objectifs du tribunal est de mettre fin à l'impunité qui règne dans cette région. En n'inculpant pas un seul suspect du FPR, le signal donné est qu'il suffit d'être au pouvoir pour ne pas être inquiété. Cela pérennise le règne de l'impunité.

Vous coopérez avec le TPIR depuis 1995. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Il y a déjà eu en 2003 une collision frontale entre Carla Del Ponte - la magistrate suisse qui a précédé Jallow - et le pouvoir rwandais. Je ne crois pas que j'exagère en disant qu'elle a été écartée en partie à cause de ce conflit-là. Elle avait exprimé son intention de poursuivre des suspects du FPR. La levée de boucliers côté rwandais a été immédiate. Lorsque je l'ai vu en septembre 2004, Jallow m'a dit qu'il allait passer en revue les preuves et prendre une décision. Aujourd'hui, il ne reste plus beaucoup de temps et on risque rapidement de constater que c'est trop tard. Les procès en première instance doivent être terminés fin 2008 au plus tard.

A vous suivre, le pouvoir en place fait traîner les choses.

Il pense que, si les choses traînent, il échappera (à la justice). S'il était à l'aise, il ne s'opposerait pas aux poursuites et aux enquêtes. Tous les obstacles possibles ont été mis au travail du bureau du procureur.

Vous dites « pouvoir », faut-il remonter jusqu'au président ?

Oui. Je crois que le président ne se pliera au devoir de justice que s'il est contraint et forcé. Ce que pourrait faire le Conseil de sécurité, sanctions à l'appui. Kagame n'est pas fréquentable parce que c'est un criminel de guerre. Je pèse mes mots. Je pense que c'est la réalité : Kagame est le plus grand criminel de guerre en fonction aujourd'hui. Et pas seulement en ce qui concerne les événements de 1994, année de référence du TPIR - le tribunal n'est compétent que pour cette année-là. Kagame est aussi au courant de ce que l'APR (Armée patriotique rwandaise) a fait par la suite. Nous parlons de dizaines de milliers de victimes civiles au Congo fin 1996 et début 1997, et puis au nord-ouest du Rwanda en 1997-1998.

Que demandez-vous pour reprendre la coopération avec le TPIR ?

Qu'un premier suspect du FPR soit inculpé.

Depuis que Carla Del Ponte a été dessaisie, la justice est-elle plus difficile à rendre ?

J'ai l'impression que Jallow n'a pas envie de faire ce qu'il doit faire. C'est pourtant son métier, son devoir.

Attendez-vous de la communauté internationale qu'elle fasse pression sur Kigali ?

Ce n'était pas l'objectif de ma démarche. Comme je l'ai écrit dans ma lettre à Jallow : « Ne lisez pas ceci comme une tentative de faire pression sur vous. Primo, parce que ce serait futile. Deuxièmement, ce serait contraire à mes convictions, puisque j'ai dénoncé moi-même les pressions et le chantage exercés par le pouvoir de Kigali ». Le bureau du procureur doit rester indépendant et ne pas se laisser influencer par mes états d'âme moraux. Si, évidemment, la conséquence de l'écho donné par les médias pouvait conduire à ce que d'autres disent à Jallow que les moyens du Conseil de sécurité vont être mis en branle, cela me ferait plaisir... Moi, je ne peux plus continuer à coopérer avec ce bureau, être une partie du problème plutôt que la solution du problème.

D'autres, c'est-à-dire ?

Il est évident que les nouveaux amis du Rwanda, dont les Britanniques qui sont d'importants bailleurs de fonds, se posent de nombreuses questions. Non seulement sur les crimes du FPR, mais aussi sur le processus de déstabilisation au Congo. Il y a un autre cadavre dans le placard : voici presque un an que le procès-verbal de synthèse sur l'assassinat du président Habyarimana a été déposé chez le juge Bruguière, et pas de nouvelles. Il y a plusieurs épées de Damoclès qui pendent au-dessus de la tête de Kagame.·