« Consommer compense le mal de vivre et le stress »

La société d’hyperconsommation nous rend-elle plus heureux ? Tel sera le thème de la causerie du philosophe et sociologue français Gilles Lipovetsky, mardi prochain, à l’Université libre de Bruxelles, dans le cadre des conférences Cultures d’Europe, desquelles Le Soir est partenaire. (1)

Pour résumer votre thèse à gros traits, la société d’hyperconsommation repose sur une hyperindividualisation de « l’homo consumericus », lequel pratique une consommation de plus en plus émotionnelle. Pourtant, on a souvent l’impression, au contraire, d’être face à des moutons de Panurge ; il suffit de constater combien les ados s’habillent de la même façon et succombent aux mêmes modes…

Le phénomène que vous signalez est réel, mais il doit être interprété. D’abord, il est très circonscrit aux jeunes, aux adolescents où, en effet, il existe un fort conformisme, un mimétisme de groupe lié à l’âge. Par ailleurs, même si les gens ne s’habillent pas avec une originalité folle, s’agit-il d’un conformiste ? Ils peuvent très bien choisir le « casual », le « décontracté », le « sport » pour le bien-être que cela procure, sans avoir forcément des modèles très forts auxquels ils veulent s’identifier. La preuve c’est qu’aujourd’hui, ce que l’on appelle « les tendances de la mode » n’a plus du tout la même signification que dans les années 50, où vous aviez un véritable diktat de la mode.

Par ailleurs, si je parle d’hyperindividualisation, c’est qu’on est passé d’une consommation centrée sur les familles, les ménages, à une consommation de plus en plus centrée sur les individus. Un exemple très simple : avant, il y avait le téléphone pour la famille. Aujourd’hui, chacun a son téléphone. Et chacun a son ordinateur, son baladeur, son appareil photo. Par le biais des nouvelles technologies et de la démultiplication des écrans qui va avec, chacun a une existence plus désynchronisée et est moins tributaire d’un rythme, d’une programmation de type collectif.

Jusqu’il y a peu, il était également devenu assez commun qu’une famille possédât plusieurs voitures ; cela semble moins vrai aujourd’hui, pour des raisons économiques ou de prise de conscience environnementale… Le modèle que vous décrivez n’est-il dès lors pas en voie d’obsolescence ?

C’est ce qu’on dit dans les sondages ; pas plus tard qu’il y a trois semaines, des commentateurs ont annoncé avec fracas la disparition de la société d’hyperconsommation… Cela me semble aller vite en besogne.

Sur le fond de l’affaire, ce qui est fondamental, à mon avis, ce n’est pas la crise. C’est qu’à moyen terme, il va y avoir un changement inévitable du modèle énergétique. Réchauffement de la planète, émanations de CO2, raréfaction des énergies fossiles… tout cela fait qu’on ne pourra pas continuer de la même manière. Est-ce que cela signifie le passage à une consommation beaucoup plus frugale et le rejet de l’hypertrophie consommatoire ? Ça, c’est autre chose ! On peut très bien circuler en covoiturage ou en Vélib (vélos en libre-service, disponibles à Paris notamment, NDLR), explorer chaque année le monde, être un « addict » des jeux vidéo, posséder des centaines de morceaux musicaux sur son iPod et être un consommateur des réseaux sociaux, Facebook, etc. – qui sont d’ailleurs un des traits de cet hyperconsommateur, puisque celui-ci est en même temps consommateur et coauteur du réseau. Par ailleurs, si l’on s’oriente vers une économie moins gourmande en énergie, en revanche, les gens consomment de plus en plus de produits et d’examens médicaux, et cette dimension de l’hyperconsommation n’en est probablement qu’à son début, avec l’allongement de l’espérance de vie et le vieillissement de la population.

L’hyperconsommation, ce n’est donc pas uniquement posséder un 4×4 ; c’est quelque chose de beaucoup plus fondamental ! C’est l’absorption de la quasi-totalité des interstices de la vie et des modes de vie par la logique marchande. Aujourd’hui, il est difficile d’avoir une activité qui ne s’accompagne pas d’un acte d’achat. Prenez simplement l’exemple de la communication : dans le temps, dans les villages, les gens se parlaient ; aujourd’hui, vous prenez votre téléphone, donc vous payez.

Il y a tout de même une résistance à cette logique marchande. Ainsi, d’aucuns déploient des trésors d’imagination pour télécharger gratuitement des films ou de la musique…

D’accord, mais ils téléchargent pour ne pas payer et dépenser ailleurs… C’est ce que j’appelle la bipolarisation de la consommation : l’hyperconsommateur est en effet devenu un acharné de gratuité mais simultanément, il a la fièvre des grandes marques. J’ai lu récemment dans la presse que LVMH (Louis Vuitton – Moët Hennessy, NDLR) vient d’ouvrir un magasin en Mongolie… On n’est pas du tout au crépuscule de la société de l’hyperconsommation, on est à l’aube de sa planétarisation.

Ce qui est pervers c’est que notre modèle économique repose sur la croissance, donc d’une certaine manière sur l’hyperconsommation. Dès lors, toute tentative de retour en arrière – d’allongement de la durée de vie des produits, par exemple – se paye presque immédiatement par des plans sociaux, quand ce n’est carrément par des fermetures de sites de production…

Ce qui est, sinon la solution, du moins la voie qui est empruntée, c’est l’innovation. Désormais, on n’essaye plus de créer une obsolescence artificielle de la technologie par « l’appareil qui se déglingue ». Aujourd’hui, vous changez de téléphone parce qu’on vous l’a piqué, parce que vous l’avez perdu, ou parce que vous en voulez un autre « plus fun »… On rend obsolète un produit avec des offres, des performances supplémentaires ou une approche nouvelle. C’est ce qui a fait le grand succès de l’iPhone.

La hausse des ventes de tranquillisants et de somnifères alimente l’hyperconsommation médicale à laquelle vous avez fait allusion plus haut. S’étourdir dans le consumérisme ne rendrait pas heureux ?…

On consomme trois fois plus d’énergie que dans les années 60 ; on n’est pas trois fois plus heureux. Mais je crois que les malaises dont vous parlez sont davantage liés à l’hyperindividualisation de notre monde. Et là-dedans, l’hyperconsommation a sa place surtout comme moyen de venir combler l’extraordinaire anxiété, l’insécurité que génère cette individualisation. La consommation joue un rôle de compensation au mal de vivre, au stress lié à la vie professionnelle, qui n’existait pas dans les sociétés de classes, avec ses consciences de groupe.

Par ailleurs, on n’est plus habitués à vivre « à la dure », on n’est pas formé pour ça. Autrefois, c’était différent. Dans les cultures religieuses, on vous apprenait que c’était la condition normale de l’existence. L’Eglise était d’ailleurs là pour vous aider : avec la messe, la confession, etc. Il y avait aussi les traditions, les partis politiques, tout ce qui donnait en quelque sorte une charpente identitaire… Tout cela a volé en éclats et chacun reporte sur lui-même la responsabilité de son propre sort. D’où le malaise, le suicide au travail, etc., et la fuite en avant consommatoire, avec tout ce que cela implique d’addictions. Du coup, la consommation accroît l’individualisation et en même temps, elle vient essayer de combler les malheurs qui accompagnent cette individualisation… C’est un cercle vicieux.

(1) Le 1er décembre, à 20 h, à l’ULB (auditoire P-E Janson, avenue F. D. Roosevelt, 48 à 1050 Bruxelles). Renseignements : 02/650.23.03.