« Jacques Brel, mon porte-bonheur

« Jacques Brel, mon porte-bonheur

Salvatore Adamo

Lorsqu'il fait bouillonner sa marmite aux souvenirs, Salvatore Adamo aime savourer ce pieux mensonge fait à son père. Pour ne pas rater sa première rencontre avec Jacques Brel, le jeune étudiant de Jemappes n'a-t-il pas inventé une soirée d'étude chez un ami ? Rosa, rosa, rosam...

Quand j'ai vu Jacques Brel la première fois, j'étais une barque, il était déjà caravelle. Non pas qu'il fût beaucoup plus grand que moi de taille, mais il avait une façon de se déployer en gestes aériens qui lui donnait une envergure à toucher le ciel. Il était déjà Don Quichotte et ses bras défiaient déjà les moulins.

C'était en 1958, juste avant Pâques. Mon idole chantait à Jemappes au Grand Salon. Vous imaginez, Brel à Jemappes ! J'étais étudiant à l'Institut Saint-Ferdinand en 4e Moderne. La presse parisienne l'avait surnommé l'abbé Brel, parce qu'il avait chanté certains bons sentiments pour nous rassurer, nous, son public, et lui-même sans doute. C'était du temps où il croyait encore en l'homme, où il espérait encore le voir guérir de sa folie destructrice et il lui laissait une dernière chance avant de le prendre définitivement pour cible dans ses couplets aussi accusateurs que désespérés.

« Quand on n'a que l'amour », « Sur la place », « Voir », « Je ne sais pas », « Le diable », « Tais-toi grand Jacques »... Que c'était beau quand seul avec sa guitare, il s'attendrissait entre deux coups de gueule. Je jubilais et je rêvais sur mon siège. M'a-t-il contaminé ce soir-là ? En tout cas, quelques semaines plus tard, je commençais à me présenter aux concours de chant de la région.

Je vous l'avoue, je ne devais raisonnablement pas assister à ce concert. J'étais en période d'examens. Pour être plus précis, j'avais carrément trois interros le lendemain matin : histoire, religion et géographie, rien de moins. J'avais dit à mon père que j'allais réviser chez un copain. J'avais en toute modestie une certaine facilité pour les études dont j'abusais volontiers, c'est-à-dire que je ne travaillais vraiment qu'en cas d'extrême nécessité et quoi qu'il en fût, toujours à la dernière minute.

Vous avez donc compris que je m'étais présenté au Grand Salon sans avoir relu une ligne de mes trois matières. Pour me donner meilleure conscience, j'avais quand même emporté mes trois bouquins, pensant les ouvrir pendant la première partie. A d'autres !

Comment aurais-je pu lire dans le noir ? Et puis pour la concentration, il fallait vraiment s'accrocher, surtout quand le clown blanc criait à l'oreille de l'auguste soi-disant sourd. Et la salle qui s'esclaffait... Bref ! A part pendant quelques minutes d'entracte où j'ai pu m'isoler sur les marches qui menaient au balcon, mes bouquins ne m'avaient toujours pas livré ou remémoré leurs trésors de connaissances.

Pour couronner la soirée, Jacques était très en retard ce soir-là. Il devait avoir de bonnes raisons, mais cela n'arrangeait pas du tout ma situation. Il était minuit quand l'artiste fit son entrée pour une heure et demie d'évasion, de fraternité, de tendresse, de révolte. A la fin du tour de chant, à près de deux heures du matin, j'ai même fait la queue pour avoir un autographe de celui qui, encore aujourd'hui, reste mon maître avec Georges Brassens.

Me voilà chez moi, devant mon père inquiet (pas de téléphone à l'époque) mais finalement rassuré par l'acharnement à l'étude dont j'avais fait preuve avec mon fameux copain.

« Bonne nuit papa ! J'ai encore une question ou deux à relire une dernière fois par sécurité ». Inutile de vous dire que j'ai passé ma nuit à essayer de sauver ce qui pouvait encore l'être.

Il me restait un peu plus de six heures avant de me présenter devant monsieur Vermeulen, professeur dans les trois matières. Que faire ? Impossible de tout étudier. A l'intuition, au pif, j'ai choisi quatre chapitres dans chaque branche. A huit heures trente comme un somnambule, j'étais sur mon banc, attendant le verdict.

Allais-je regretter toute ma vie d'avoir cédé à ma passion pour Jacques Brel ? Eh bien non ! Je ne dirai pas qu'il y a une justice, mais ce jour-là, disons, une heureuse injustice, et loin de moi l'idée de m'en vanter parce que sincèrement, je n'en suis pas fier. Mais cela s'est passé comme je vous le dis : dans les trois matières, les quatre questions concernaient exactement les quatre chapitres que j'avais potassés. Bingo !

J'avais une chance sur mille de faire le grand chelem. Je l'ai réussi. Ce fut la seule fois que j'ai gagné à la loterie, et avec les félicitations de la direction s'il vous plaît ! Surtout, que l'on ne me cite pas en exemple auprès des vrais valeureux étudiants. Merci monsieur Brel ! Vous m'avez porté bonheur.

Sept ans plus tard, le 11 janvier 1965, j'étais chez Jacques à Bruxelles. J'étais moi-même devenu chanteur. J'apprenais à naviguer. La caravelle avait pris le petit voilier que j'étais devenu sous son aile et me montrait affectueusement la voie à suivre. Le lendemain, je devais passer pour la première fois en vedette à l'Olympia. Je me souviens de ses encouragements fraternels et chaleureux : « Vas-y le chanteur de charme (c'est comme ça qu'il m'appelait pour me taquiner), tu les auras ! » Et une fois de plus, j'ai réussi mon examen haut la main. Encore une fois, il m'avait porté chance.

La dernière fois que je l'ai entendu, il était aux Marquises, j'étais au Japon. Notre impresario, et ami commun Charley Marouani, était allé lui rendre visite avec Henry Salvador avant de me rejoindre, et il me l'avait passé au téléphone. Il a entonné « O sole mio » et m'a gratifié d'un inoubliable « Salut le chanteur de charme ! ».

Depuis, la caravelle a pris le large pour des mers d'étoiles. Aujourd'hui, mon petit voilier vogue encore sur des mers tantôt amies, tantôt tourmentées, et je me rends compte que la plus grande chance que mon maître m'ait offerte, c'est celle de l'avoir connu.

Merci pour tout Jacques...·