Les mots de l’histoire : « Nous sommes tous keynésiens maintenant »

Dominique Berns Journaliste

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Journaliste au service Economie Temps de lecture: 3 min

Le propos est généralement attribué au président américain Richard Nixon. Il l’a vraisemblablement prononcé au début des années 70, mais il n’en est pas l’auteur. La paternité revient en effet à… Milton Friedman. Cet économiste américain, qui reçut le prix Nobel en 1976, est le père du monétarisme et l’un des grands inspirateurs de la révolution néolibérale.

Le propos était rapporté par le magazine Time, dans son édition du 31 décembre 1965 pour laquelle Keynes fit la couverture, bien qu’il fût décédé presque vingt ans plus tôt.

L’économiste de Chicago ne le démentit pas, mais envoya un bref courrier, qui fut publié dans le magazine du 4 février 1966 : « La citation est correcte, écrivait Milton Friedman, mais elle est sortie de son contexte. Pour autant que je m’en souvienne, le contexte était le suivant : “En un sens, nous sommes tous keynésiens aujourd’hui ; en un autre sens, personne n’est plus keynésien.” La seconde partie est au moins aussi importante que la première. »

De la part du « tombeur » de Keynes, la citation paraît curieuse. L’on pourrait penser que la première partie est une manière d’hommage, légèrement hypocrite, à un maître (dé)passé. Ou une façon de ménager la chèvre et le chou. Mais ce n’est pas le genre de l’économiste de Chicago. En réalité, Friedman était catégoriquement anti-keynésien s’agissant de la politique économique. Mais il pratiquait la macroéconomie à la manière de Keynes et des keynésiens de son temps. Rigoureusement, il était donc keynésien sur le plan de la méthode (1).

C’est d’ailleurs le grand reproche que lui firent, dans les années 70, ses « disciples », qui ont contribué à fonder ce que l’on a d’abord appelé, faute de mieux, le « monétarisme deuxième manière », puis la « nouvelle économie classique ». Figure tutélaire de ce courant, l’Américain Robert Lucas, qui obtint le prix Nobel d’économie en 1995, annonça la mort du keynésianisme en 1979. (Ce ne fut le cas ni en théorie, puisque les critiques de Lucas furent suivies par l’apparition de « nouveaux keynésiens », ni en pratique, car les gouvernements n’ont pas cessé pour autant de soutenir la croissance par les dépenses publiques, l’administration Reagan étant le meilleur exemple.)

Trente ans plus tard, face à la crise économique et financière la plus grave depuis la Grande Dépression qui, rappelons-le, avait poussé Keynes à rédiger sa Théorie générale, il semble bien, à en croire de nombreux économistes et des dirigeants politiques encore plus nombreux, que « nous sommes tous (redevenus) keynésiens ». C’est exagéré – ou prématuré.

Les économistes « monétaristes » estiment en effet qu’il n’est nul besoin de revenir à Keynes pour comprendre la cause de la crise actuelle – même s’il leur faut sacrifier celui qui fut leur idole, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, dont ils dénoncent aujourd’hui les erreurs de politique économique.

Quant aux keynésiens, la plupart s’étranglent de voir la Théorie générale réduite à un plaidoyer pour les déficits publics.

N’empêche, l’heure de la revanche a peut-être sonné pour l’économiste anglais : la crise devrait remettre au goût du jour, parmi les théoriciens de la macroéconomie, un thème éminemment keynésien que beaucoup d’entre eux avaient délaissé, celui des défauts de l’économie de marché.

(1) Michel De Vroey, Keynes, Lucas. D’une macroéconomie à l’autre (Dalloz, 2009).

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