Dossier nudisme 100 % nature

Fantaisie baba cool ou exhibitionnisme organisé : le naturisme inspire beaucoup de préjugés et autant de blagues potaches. Et pour cause : depuis les années 80, ce mouvement aux fondements qu’on dirait aujourd’hui « écolos » a été largement sacrifié à l’industrie du tourisme, avec la multiplication de centres de vacances naturistes et une diversification des adeptes : moins radicaux, pas forcément branchés « vie saine » et davantage attirés par l’aspect plaisir et confort de la vie sans vêtements que par la « morale » prônée par les Fédérations naturistes. Il faut en effet rappeler que selon la Fédération internationale du naturisme, le naturisme est une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par une pratique de la nudité en commun qui a pour conséquence de favoriser le respect de soi-même, celui des autres et de l’environnement. Plus proche donc du projet de vie que de la pratique exclusive du nu, qu’on appellera plus justement « nudisme ».

Naturistes contre touristes

Néanmoins, à l’heure du tourisme hédoniste, cette définition, tout comme les principes prônés par les tenants du naturisme « pur et dur » (pas de tabac, pas d’alcool, une alimentation équilibrée…), ne convainc plus qu’une minorité. Les chiffres le montrent : alors que la Fédération française de naturisme comptait dans les années 80 environ 80.000 membres, ce chiffre est tombé à 20.000 aujourd’hui. Nous sommes dans des sociétés très individualistes, ce qui a porté un coup certain aux grandes idéologies collectives : le naturisme, d’une certaine façon, en a fait les frais, commente Sylvain Villaret, maître de conférences à l’Université du Maine et auteur d’« Histoire du naturisme en France » (éd. Vuibert, 2005). Ce qui ne veut pas dire que les centres « non textiles » désemplissent : loin de là. Mais ils se sont peu à peu émancipés des Fédérations, donnant naissance à un naturisme « à la carte », parfois franchement éloigné de l’idéal de départ, si l’on pense par exemple au bien connu Cap d’Agde, site naturiste devenu un haut lieu du libertinage et de l’échangisme.

Dans sa version familiale, le tourisme naturiste est tout de même considéré aujourd’hui comme un acteur économique très rentable, selon Sylvain Villaret. Une réalité qui n’a pas échappé au ministre du Tourisme wallon qui a affiché dès 2010 sa volonté de développer ce pôle, notamment à travers l’ouverture de la première zone naturiste extérieure en Wallonie, aux abords des Lacs de l’Eau d’Heure, laquelle devrait voir le jour d’ici 2014. Histoire de changer de Bredene… et d’endiguer la fuite des corps nus vers la France, championne en la matière. Avec une fréquentation annuelle estimée à deux millions de personnes, l’Hexagone demeure en effet aujourd’hui la première destination naturiste, avec de multiples centres disséminés dans le Sud, le temps clément facilitant le tombage de veste.

La nature qui soigne

L’essor de ces pratiques est souvent perçu aujourd’hui comme le signe d’une société décomplexée, où la nudité ne serait plus un tabou. Mais le naturisme est-il vraiment un pied de nez à l’héritage judéo-chrétien, désespérément accroché à sa feuille de vigne ? La réalité est en fait un peu plus complexe… Né au XVIIIe siècle, le naturisme s’est avant tout érigé contre la science et les techniques modernes. Il est d’abord le fait de médecins, méfiants face au développement d’une médecine « chimique », soupçonnée d’entraîner la dégénérescence de l’homme… Le naturisme désigne alors une approche particulière de la médecine, dans laquelle on considère que la nature peut être un « médecin », commente Sylvain Villaret. Les premiers naturistes pensent qu’il faut revenir aux principes de base de la médecine d’Hippocrate et prendre exemple sur la nature. Il s’agit en quelque sorte d’un conflit entre les Anciens et les Modernes : les naturistes prônent une médecine d’observation et la méfiance envers les médicaments. Ils vont ensuite ajouter à cela des pratiques médicales plus précises selon l’idée qu’on peut aider, renforcer cette nature.

La nature devient médiatrice et il convient donc de se rapprocher d’elle autant que faire se peut : c’est l’époque de l’hydrothérapie, du Dr Kneipp (qui nous a laissé en héritage ses huiles de bain !), mais aussi des « cures atmosphériques » de la méthode Rikli qui, dès les années 1850, prône une semi-nudité pour jouir au mieux des bains d’air, de lumière et de soleil. Peu à peu, le mouvement naturiste érigera la nudité comme une composante nécessaire – mais non suffisante – de ce nouveau mode de vie. Le naturisme est vraiment, au départ, un ensemble de pratiques. La nudité s’imposera au XIXe siècle, sous l’influence des « guérisseurs » allemands, qui vont insister sur le contact direct avec les sources de vitalité naturelles (eau, air, soleil…). Mais la nudité fera débat au sein même du mouvement : certains tenants de la chrétienté vont insister sur la nécessité d’un dévêtissement partiel, à partir de l’idée qu’il ne faut pas heurter la pudeur. Pour d’autres, la nudité apparaîtra précisément comme un moyen de combattre ce qu’a créé la religion chrétienne : la pudeur qui serait la source du vice, de la dégénérescence, commente Sylvain Villaret.

Changer la vie

De l’Allemagne à la France, ces pratiques qui vont peu à peu coloniser le monde s’ancrent également dans la nostalgie d’un âge d’or révolu, où l’homme vivait en parfaite harmonie avec la nature… Certains précurseurs, comme Jean-Jacques Rousseau, prônent ainsi très tôt une pédagogie fondée sur le contact physique avec les éléments. Il défend ainsi dans l’Émile (1761) les vertus d’une éducation « rustique », simple et en plein air, dans l’idée que l’individu, ainsi fortifié, résistera mieux aux pièges tendus par des sociétés en voie d’urbanisation. Dès le départ, le naturisme s’adjoindra également une série de principes alimentaires, prônant un régime à dominante végétarienne pour des raisons à la fois morales et sanitaires, puisque la viande est alors suspectée de favoriser certaines maladies, comme la tuberculose. On parlera ainsi de naturo-végétarisme, lequel déclarera également la guerre au tabac et à l’alcool, dont les ravages seront particulièrement visibles dans la classe ouvrière à la fin du XIXe siècle. Car le naturisme est aussi empreint de préoccupations sociales et politiques profondes, opérant comme une réaction envers les effets déstructurants d’une société moderne, industrielle. Quand les gens sont déstabilisés, poursuit Sylvain

Villaret, ils cherchent une valeur sûre : la nature. Ils vont l’idéaliser et la définir en fonction, notamment, de leurs convictions politiques. À partir du constat qu’il y a une dégénérescence, le naturisme fut historiquement très proche des extrêmes, droite et gauche.

Ainsi, les liens entre mouvements anarchistes et naturistes sont étroits. Au début du XXe siècle, la colonie de Monté Verità, en Suisse, réunit de jeunes anarchistes berlinois, parmi lesquels Otto Gross, figure rebelle de la psychanalyse (aperçu dans « A Dangerous Method » sous les traits de Vincent Cassel) et féministe atypique. Cette communauté vit sans vêtements, mange végétarien et pratique une complète liberté sexuelle. À l’heure où Freud tente de mettre à nu le psychisme, la mise à nu des corps s’inscrit, elle aussi, dans une recherche de vérité et de liberté. À la même époque, le chorégraphe Rudolf von Laban fonde ainsi une compagnie de danseurs nus qui, faisant de la nature leur scène de ballet, expriment par leurs mouvements les pulsions premières de l’homme… La pratique du naturisme et du nudisme fut donc longtemps portée par des idéaux très forts : il ne s’agissait pas simplement de changer de « mode de vie », mais de changer la vie même !

Nature variable

À l’autre extrême, certains tenants du naturisme flirteront de près avec l’obsession eugéniste et l’idée de dégénérescence de la race portées par l’Allemagne nazie. Un aspect « moral » qui s’effacera peu à peu au cours du XXe siècle, peu à peu grignoté par l’aspect plaisir, selon Sylvain Villaret. Car les années 30 marquent aussi l’ouverture des premiers grands centres naturistes comme Physiopolis, en bord de Seine et Héliopolis, première commune naturiste de France sur l’île du Levant. Une inflexion du naturisme vers le tourisme qui ne cessera de s’accentuer et qui est liée à une triple mutation : l’émergence, encore fragile et balbutiante, d’une société du temps libre et des loisirs de masse […], l’affirmation croissante d’une conscience collective des enjeux sanitaires et de l’hygiène […], enfin, la fatigue des normes de la pudeur, jugées trop sclérosantes et dont la psychanalyse révèle alors les effets sur les comportements, notamment sexuels. Progressivement, les adeptes du naturisme se rassembleront également autour d’une vision très « saine » de la nudité, qui ne serait pas sexuelle « en soi ». Un point sensible pour nos sociétés contemporaines, où la nudité est constamment érotisée et mise en scène par les images, de la publicité à la pornographie.

Autre argument récurrent des « pro-nudité » : comme l’uniforme, elle permettrait de mettre tout le monde à égalité, sans distinction de classes sociales. Et pourtant, nous répond Sylvain Villaret, on sait très bien que la façon de parler, le vocabulaire employé, la manière de se mouvoir créent déjà une distance. Tout comme il existe des différences morphologiques liées à l’alimentation qui diffère également selon le niveau de vie. Cet argument tient plus de l’attitude volontariste : la nudité n’efface pas les différences, mais l’idée qu’elle puisse le faire suffit peut-être à rassembler. Il y a aussi aujourd’hui, chez les naturistes, tout ce débat sur les marquages corporels, comme les tatouages, le piercing ou l’épilation, qui réintroduisent en quelque sorte la sexualité… C’est dans ces questionnements que l’on voit que la nature est aussi un construit ! Nous le savons bien, nous qui sommes de plain-pied dans la « crise écologique » : la nature est à la fois un bien menacé, mais aussi un fantasme car nul ne sait où elle commence ni où elle finit…

Le cocktail de nos préoccupations actuelles apparaît d’ailleurs comme un fidèle remake de ce qui donna le coup d’envoi du naturisme il y a plus de deux siècles. Condamnation de l’industrie agroalimentaire et de la « bidoche », méfiance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique, croyances millénaristes rattachées à la « catastrophe écologique », ambivalence créée par l’omniprésence d’une nudité virtuelle et « sexualisée » : tous les éléments sont réunis pour que nous nous tournions à nouveau – tout nus, tout bronzés – vers la nature, la vraie.

***Encadré***

Naturisme et sexualité

La pratique de la nudité en dehors de l’intimité permettrait-elle de libérer la sexualité ? Ou, au contraire, briderait-elle le désir ? La sexologue bruxelloise Sophie Liebermann s’est penchée sur le sujet.

La pratique du naturisme influence-t-elle la sexualité ?

L’étude comparative que j’ai menée entre une population de naturistes et une population « textile » semble montrer que le naturisme a véritablement des répercussions positives sur la sexualité : estime de soi sexuelle, anxiété de performance, image du corps… ce qui rejoint d’ailleurs les résultats de plusieurs études américaines. Le fait d’être nu est perçu comme une manière de se montrer « comme on est ». Les barrières liées au regard de l’autre tombent. Mais je dirais que l’effet positif est un effet « retard » : les personnes qui ont fréquenté un camp naturiste vont mieux accepter leur corps pendant le reste de l’année. Ce qui est une des voies pour une sexualité épanouie.

Quelles répercussions sur le désir quand tout le monde est nu ?

Les études ont montré que quand on voit 100 ou 150 personnes nues, on va regarder un pénis comme on va regarder un bras… Un homme ne sera pas en érection pour cinquante femmes sur la plage. Le vêtement qui fait protection tombe, mais d’autres protections émergent. Ainsi, les centres naturistes sont souvent très grands et l’agencement est conçu pour qu’il n’y ait pas de frottements, de corps à corps.

Le spectacle permanent de la nudité autorise-t-il l’imagination ?

Je me suis demandé dans mon étude si le fait d’avoir une pensée sexuelle pour une personne inconnue était plus fréquent dans un centre naturiste que dans un milieu « textile ». Globalement, il n’y a pas de différences. Mais il y aura moins de « dérapage » chez les naturistes, par exemple en ce qui concerne le langage, parce que le contrôle social y est très fort. À savoir qu’il y a une véritable frontière entre la sexualité et le fait d’être nu : vous ne verrez pas de gens enlacés sur la plage. Le sexuel continue à exister bien sûr, mais dans les espaces privatifs, bungalows…