Poutine à l’ONU pour réclamer une intervention contre Daesh

Pour la première fois en dix ans, le chef du Kremlin prononcera lundi à l’assemblée générale un discours très attendu sur la Syrie. Une rencontre est organisée avec le président américain.

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Effets de surprise, manœuvres militaires, rencontres au sommet… Vladimir Poutine a déployé les grands moyens sur la Syrie à la veille de son intervention ce lundi à l’assemblée générale des Nations Unies, son premier voyage à New York en dix ans. Mercredi dernier, il a déjà profité de l’inauguration de la nouvelle grande mosquée de Moscou pour défendre « les idées humanistes et vraies valeurs de l’Islam », dénoncer les extrémistes « dénaturant l’Islam » – et donner ainsi une dimension moralisatrice, voire spirituelle, à ses projets diplomatiques. Entouré par les présidents turc Recep Erdogan et palestinien Mahmoud Abbas, venus spécialement à Moscou pour cette cérémonie, Vladimir Poutine avait bel et bien en vue son discours à la tribune onusienne. Et son principal objectif diplomatique : appeler à une coalition internationale en Syrie contre les djihadistes de l’État islamique (EI), sous mandat onusien mais avec l’armée de son allié, le président Bachar al Assad.

Une option devenue inévitable

Ces dernières semaines, le Kremlin s’est attaché à rendre inévitable cette option jusque-là pourtant inconcevable dans les chancelleries occidentales. Car, depuis le début de la guerre syrienne en 2011, Bachar el-Assad est au ban des pays arabes, américains et européens. Mais, face à leurs atermoiements et contradictions, Vladimir Poutine a réussi à fragiliser leur union diplomatique contre le régime de Damas. La chancelière allemande Angela Merkel a déjà reconnu ne pas exclure « parler avec de nombreux acteurs et cela implique Assad ». Et le président turc Recep Erdogan, pourtant l’un de ses plus farouches opposants, a concédé que le président syrien pourrait faire partie d’une période de transition, une ligne que le premier ministre britannique David Cameron devrait faire sienne à New York également. « Il n’y a pas d’autre solution à la crise syrienne que de renforcer les structures gouvernementales et de les aider dans le combat contre le terrorisme », vient encore d’insister Vladimir Poutine.

En Syrie, le chef du Kremlin s’imagine à nouveau en faiseur de paix. Cette fois, avec une intervention militaire. Tout un paradoxe pour sa diplomatie, critique des ingérences occidentales au Moyen-Orient. Mais il y aurait urgence : Moscou s’inquiète des pertes de Bachar el-Assad face à l’EI et, en cas de défaite, redoute les méfaits du retour de milliers de djihadistes russes.

D’où son déploiement militaire inédit en Syrie. Au moins 28 avions de combat russes y ont été envoyés, selon des sources américaines. Avec pour objectif : lancer une campagne aérienne contre l’EI – avec ou sans l’aval occidental, comme l’ont laissé entendre deux sources proches du Kremlin à la veille du voyage de Vladimir Poutine à New York. Cette confidence n’a pas été faite à des journalistes russes mais à Bloomberg, agence de presse occidentale. Le message est donc clair : montrer à l’Ouest qu’en Syrie la Russie se donne les moyens de pouvoir agir unilatéralement ; forcer les Occidentaux à se mettre d’accord avec elle pour combattre les djihadistes, ennemis communs ; mais aussi pousser Américains et Européens à pareillement s’entendre avec Moscou sur les autres dossiers chauds, l’Ukraine notamment.

La rencontre Obama/Poutine

Cet activisme a pris Washington par surprise, contraint du coup d’organiser la rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine aujourd’hui à New York en marge de l’assemblée onusienne. Un sommet avec le président américain que le Kremlin, habile maître en communication depuis deux semaines, a été le premier à confirmer. Alerté par le déploiement militaire russe en Syrie, le secrétaire américain à la Défense Ashton Carter avait déjà dû appeler son homologue russe la semaine dernière afin d’éviter toute opération aérienne concurrente dans le ciel syrien. Cet entretien était une première depuis que les communications militaires à haut niveau ont été rompues entre Washington et Moscou après l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014.

Pour cette première rencontre depuis leur entretien bilatéral en juin 2013 en Irlande du Nord, Barack Obama sera donc sous la pression de Vladimir Poutine. À la tête depuis un an d’une coalition militaire internationale contre l’EI, Washington axe toute sa diplomatie contre le régime de Damas qui, accusé de servir d’« aimant » à la propagation des djihadistes, doit selon lui être exclu de toute solution politique. Face aux nouvelles initiatives du Kremlin, militaires et politiques, la Maison blanche devra-t-elle infléchir sa position lundi à New York ? Moscou et Washington peuvent « trouver des domaines de coopération » sur la Syrie, a déjà concédé Ashton Carter.

Damas, qui avec Moscou semble bien coordonner informations et propagande, a du coup beau jeu de se « féliciter » de ces évolutions. Boussaïna Chaabane, la conseillère de Bachar el-Assad, a ainsi estimé que « le climat international actuel se dirigeait vers la détente et vers la résolution de la crise en Syrie ». Bref, avant même son intervention à l’ONU, Vladimir Poutine a déjà réussi une partie de son pari : bousculer les diplomaties occidentales et sortir de son isolement provoqué par la crise ukrainienne.

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La France frappe en Syrie

La France a procédé à des premières frappes en Syrie. Mais l’Elysée n’a fourni dimanche aucune indication sur la date exacte des opérations ni sur la cible précise. Selon Le Monde, l’intervention aurait eu lieu dès jeudi dernier et aurait visé Rakka, place forte de Daesh. « Cette action va se poursuivre autant que nécessaire. Nous frappons Daesh en Syrie car cette organisation terroriste prépare les attentats vers la France depuis ces sanctuaires. Nous agissons en légitime défense  », a expliqué le Premier ministre Manuel Valls.

Ce n’est pas une surprise. Plutôt la confirmation d’une évolution que François Hollande avait lui-même annoncée le 7 septembre. Ce jour-là, en conférence de presse, le Président avait évoqué des «  missions de surveillance  » dans le ciel syrien alors que la France ne frappait jusqu’alors l’État islamique qu’en Irak pour ne pas faire le jeu de Bachar el-Assad.

L’Elysée met en avant la «  sécurisation du ciel syrien par les Américains  » mais prend soin de souligner la « liberté d’appréciation des cibles ». Le message est clair. L’intervention se passe sans l’appui de Damas. Paris, qui a toujours défendu le « ni ni » – ni État islamique ni Bachar el-Assad- se défend de tout changement de ligne. « Nous avons seulement adapté notre dispositif  », nous confiait il y a quelques jours le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius.

Si la France se décide à bombarder la Syrie après deux cents frappes environ en Irak, elle exclut toujours catégoriquement une intervention au sol et privilégie la solution politique. Paris plaide pour un gouvernement d’union nationale incluant des éléments du régime mais sans Bachar el-Assad.

Une position qui fragilise la France sur la scène internationale. Mercredi, la chancelière allemande Angela Merkel déclarait à l’issue du sommet européen de Bruxelles : «  Il faut parler avec de nombreux acteurs, dont Bachar, pour trouver une issue au conflit ». Et ce week-end, le Premier ministre britannique David Cameron a accepté l’idée que le président syrien reste temporairement au pouvoir le temps que le gouvernement d’union nationale soit formé. Sur le plan intérieur français, à gauche comme à droite (où seul François Fillon défend cette option), on rejette majoritairement l’idée de s’appuyer sur le président syrien pour lutter contre Daesh.

Seul le Front national défend mordicus cette idée : « Il représente un moindre mal », a répété dimanche Marine Le Pen. «  Le plus grand danger pour le monde, c’est l’Etat islamique ».

 

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