Vladimir Poutine va-t-il relancer Bachar al-Assad?

Vladimir Poutine vient de bouleverser la donne ces derniers jours dans le déjà très complexe dossier syrien. Sa double offensive – diplomatique avec la proposition de vaste coalition anti-Etat islamique (EI, ou Daesh), et militaire avec l’envoi de centaines de soldats, d’avions et d’hélicoptères sophistiqués dans la région de Lattakieh – arrive à point nommé pour un Bachar al-Assad, aux abois à Damas, qui peut enfin respirer.

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Quels buts poursuit Poutine ?

Le président russe replace avec brio son pays dans le concert des nations. L’ambition de venir à bout de Daesh est partagée de manière quasiment universelle. Même les Américains disent ne pas craindre son intervention militaire en Syrie, pourvu qu’elle se concentre sur les djihadistes. Mais, par ce biais, Poutine cherche surtout à asseoir le retour de la Russie comme grande puissance militaire et diplomatique sans laquelle aucun règlement n’est réaliste. En outre, il conforte son allié syrien en difficulté.

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Qu’a fait Obama ?

Les commentateurs américains sont cruels avec leur président dans le dossier syrien. « Echec » et « fiasco » sont les deux termes qui reviennent le plus souvent. Et ils ont raison. Depuis le début, Barack Obama s’est montré pusillanime. Ses menaces n’ont pas été suivies d’effets. Il a dû reculer ses propres lignes rouges, l’exemple le plus frappant se situant en août 2013 quand le régime syrien utilisa l’arme chimique contre sa population et que l’Américain a renoncé à frapper comme il l’avait pourtant annoncé. Par la suite, un programme d’aide et de formation militaire donné en Turquie à des rebelles syriens dépassant les 500 millions de dollars s’est soldé par une faillite retentissante (quelques dizaines d’éléments seulement ont pénétré en Syrie et ils ont été instantanément neutralisés par des combattants d’Al-Nosra, une faction proche d’Al-Qaïda). Comme le dit le sénateur républicain John McCain, « Poutine capitalise sur l’inaction américaine »

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Et les autres Occidentaux ?

L’Union européenne a confirmé une fois de plus son inexistence politique dans ce type de dossier. Dans son coin, le Français Hollande, qui était le plus remonté contre le régime de Bachar al-Assad, vient de donner l’ordre à son aviation de participer aux frappes contre Daesh en Syrie dans le cadre de la coalition mise en place en 2014 par les Etats-Unis contre l’EI. De l’autodéfense, dit Paris, qui avance que les djihadistes fomentent des attentats antifrançais en Syrie. Mais qui peut croire sérieusement que quelques bombardements français contre l’EI feront mieux que ceux que les Américains ont assurés jusqu’ici en Syrie, soit 2.535 raids entre août 2014 et mi-septembre 2015 ? « Dire qu’on va empêcher des attaques terroristes en France grâce à des raids aériens en Syrie c’est, et je pèse mes mots, de la foutaise intégrale », estime pour l’AFP Eric Dénécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Qui ajoute : « C’est de la gesticulation, de la poudre aux yeux pour tromper l’opinion ».

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Une coalition internationale élargie contre l’EI tarira-t-elle le flot de réfugiés ?

Le problème des réfugiés syriens fuyant en masse leur pays en guerre préoccupe les Européens depuis que ces réfugiés, désormais convaincus que le conflit syrien va durer, se pressent à nos frontières. De nombreux experts – et l’ONU – soulignent que ces gens avaient en grande majorité quitté la Syrie pour échapper aux bombardements systématiques de l’armée du régime. L’expression du ministre français de la Défense Yves Le Drian – « Notre ennemi, c’est Daesh ; Bachar el-Assad c’est l’ennemi de son peuple » – embrouille les esprits, puisqu’elle comporte l’admission que le peuple syrien souffre surtout en raison du comportement du dictateur.

Le ministre britannique des Affaires étrangères Philip Hammond s’est montré plus convaincant quand il a expliqué le 25 septembre au Monde pourquoi, selon lui, une coopération avec Damas contre Daesh n’était pas à l’ordre du jour. « L’objection de principe est que, indépendamment de la nocivité de l’EI, Bachar al-Assad a le sang de centaines de milliers de personnes sur les mains, il a utilisé des armes chimiques contre sa population, largué des barils de TNT contre des civils innocents. Nous ne pouvons pas travailler avec quelqu’un qui a ce type de casier judiciaire. L’objection pratique est que cela ne fera que pousser l’opposition dans les bras de l’EI. Ce serait une erreur fatale. (…) Nous attendons des Russes qu’ils utilisent leur influence pour mettre fin aux attaques du régime contre les civils, à l’usage de chlore, des barils de TNT… Et, par conséquent, réduire le flot d’émigration vers l’Europe ».

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Assad redevient-il fréquentable ?

Malgré ce qui précède, l’obsession anti-Daesh profite sans conteste au dictateur syrien. Ceux qui estimaient jusqu’il y a peu qu’il ne pouvait faire partie de la solution au conflit syrien arrondissent leur discours. On dit maintenant qu’on ne peut l’exclure de la transition même si à long terme il devra s’effacer. Ce discours, qui plaît à Moscou et à Téhéran, pèche par son manque de réalisme. Le politologue belge Thomas Pierret (Université d’Edimbourg) abondait dans le livre de l’ex-otage français Nicolas Henin, Jihad Academy dans le sens de Philip Hammond : « Soutenir Assad et abandonner les rebelles revient à faire de l’Etat islamique le seul, opposant crédible au régime, et donc à jeter dans ses bras une bonne partie des sunnites, même modérés ». On ira plus loin : le danger de l’attitude russe qui consiste à intervenir militairement en Syrie en faveur d’Assad est que cette posture convainc le dictateur qu’il n’a rien à craindre, du moins dans le tiers du pays qu’il contrôle encore, et cela le poussera à se montrer plus intransigeant encore. Or il dit déjà ne pas vouloir négocier avec les « terroristes », vocable sous lequel il amalgame tous les rebelles…

Pour Nicolas Henin, ex-otage de l’EI, «  il est insupportable de voir toujours le même rappel historique – “s’allier à Staline pour abattre Hitler” – comme si on était dans une situation dans laquelle il n’y avait que ces deux figures sur le marché, et a fortiori comme si on avait besoin du premier pour abattre le second. C’est en fait l’inverse. Le premier se sert du second pour exister ! C’est une insulte aux Syriens que de les croire adeptes soit de Bachar, soit de l’EI. Comme s’ils n’avaient aucune conscience politique, comme s’ils étaient prédestinés ou condamnés à la tyrannie. Enfin, je lisais il y a quelques jours cette phrase très juste d’un ami activiste : “Plus encore que son ennemi, Daesh est le reflet sombre de la désespérance du peuple syrien”  ».

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Vers quel scénario s’oriente-t-on ?

Personne ne peut envisager une sortie de crise à court terme. Aucun camp ne semble en mesure d’infliger un coup définitif aux autres. Aucun ne souhaite non plus vraiment négocier. Le régime et ses alliés (russes, iraniens, le Hezbollah libanais, etc.), l’Etat islamique, les autres rebelles divisés et parfois instrumentalisés par les pétromonarchies et la Turquie, sans parler des Kurdes dans le nord, pourraient prolonger un conflit qui deviendra peu à peu « de basse intensité », comme disent les politologues, avec des gains territoriaux épars ici et là des uns ou des autres dans un ensemble marqué pour longtemps par le chaos, la destruction et la mort. La partition de la Syrie prendrait alors sans doute un caractère pérenne.

Il y a peut-être une voie étroite qui court-circuiterait ce funeste scénario. Elle verrait les rebelles non-djihadistes, à savoir ceux qui n’ont qu’un agenda national, prendre le dessus, soudain correctement aidés par l’Occident et les Arabes. Ces rebelles sont certes le plus souvent islamistes et parfois même membres d’Al-Qaïda. Si ces derniers, du moins leurs dirigeants, ne devraient pas être récupérables, les autres, les révolutionnaires souscrivent aux idéaux du soulèvement et pourraient fonder les bases d’une Syrie sans dictature ni djihadisme. Avouons-le, il est bien difficile d’y croire.