Mongolie, à la rencontre du dernier peuple solitaire

À la seule évocation de son nom, je vois les vagues déferlantes de cavaliers armés d’arcs et de sabres, livrant des guerres sans merci, pillant et décapitant les vaincus. Génie politique et militaire, Tchingis Qaghan a fondé l’empire le plus vaste de tous les temps depuis l’Asie centrale jusqu’à l’Europe de l’Est.

Il ne reste que peu de vestiges de l’Empire mongol. Succes-sivement envahie par les Chinois et les Russes qui encadrent désormais ses 1.565.000 km2 – soit cinquante fois la Belgique –, la Mongolie n’a retrouvé son indépendance qu’à la chute de l’Empire soviétique, en 1991. Trop tard : dans les années 30, son patrimoine religieux était dévasté en même temps que sévissaient les purges menées par les communistes. Quelques sites archéologiques, pétroglyphes et monastères constituent son seul patrimoine culturel. Dans la capitale Oulan-Bator, quelques temples bouddhistes émergent d’entre les buildings et les chantiers de béton tels des miraculés. Faute de subsides de Moscou, l’économie est en berne malgré une croissance élevée. La déforestation se poursuit, l’exode rural reprend, les nomades posant leur yourte en périphérie de la ville, formant de grands bidonvilles de toiles blanches. Entre constructions de béton anarchiques, embouteillages et pollution, Oulan-Bator regroupe désormais 50 % de la population du territoire.

Bien que le pays soit confronté à des enjeux écologiques de plus en plus pressants, restent les sites naturels exceptionnels de cette terre grande et vierge, sans barrières ni clôtures et où les troupeaux vivent librement, s’enthousiasme Lisa Delwiche. Grande voyageuse, cette cavalière s’est spécialisée dans les expéditions en Asie centrale.

J’ai choisi d’oublier cette société en mutation accélérée et d’aller à la rencontre des Tsaatans, ethnie minoritaire mongole éleveuse de rennes.Avant la domination russe, « ceux qui chevauchent les rennes » vivaient libres et sans frontières, nomadisant aussi bien en Mongolie qu’en Russie, raconte Lisa. Aujourd’hui installés dans les montagnes isolées et peu accessibles de l’extrême nord du pays, ils ne sont plus qu’une trentaine de familles – chacune étant dotée d’un troupeau d’une quarantaine de têtes –, soit environ deux cents personnes.

Aux confins de la Sibérie, c’est un paysage montagneux et très vert, aux sommets enneigés même en été, aux vastes plaines et aux vallées infinies. Entre 1500 et 2500 mètres d’altitude, la température varie l’été entre -5 ˚C et +25 ˚C. Après un vol intérieur, 200 kilomètres et neuf heures de piste chaotique à souhait, l’éleveur de chevaux nous rejoint, suivi de sa cavalerie contenue par un jeune garçon. Les deux nomades sont chaussés d’épaisses bottes de cuir et vêtus du deel traditionnel. Dessous, ils sont habillés à l’occidentale. Ils ne quitteront pas leur costume de toute la randonnée, de jour comme de nuit où le deel fait office de duvet sous les étoiles. De même, ils ne se départiront pas de leur casquette. Et, quand tous les cavaliers pataugeront dans la rivière cristalline, eux se contenteront de dérouler les bandelettes qui leur servent de chaussettes pour y tremper leurs mollets blancs comme neige.

Moyen de transport, de portage et de subsistance – son lait et sa viande –, source de divertissement et de revenus lors des courses, le cheval mongol est de tous les combats, de toutes les fêtes, de tous les moments de la vie, mais on ne lui attribue pas de nom. Petit, rustique, il vit en liberté par tous les temps et trouve sa nourriture tout seul. À le voir fuir à l’approche de l’éleveur et ruer, on le dirait indomptable, commente Lisa. Mais dès qu’on le monte, il ne bouge plus. Farouche mais docile, véloce et résistant, il peut marcher jusqu’à 60 kilomètres par jour chargé de 60 kilos de matériel.

Le loup gris de la taïga

Mon premier troupeau de yaks ! Prisés pour leur viande maigre et leur lait riche en vitamines, ils sont plus petits que je ne les avais imaginés et pas jolis jolis avec leurs poils d’hiver qui se détachent par lambeaux. Et ils sont acères. Les cornus, eux, issus de croisement avec des vaches sont plus grands, plus chers et utilisés notamment pour la traction des yourtes, précise Lisa.

Montant à cru sur le même cheval, deux petites bergères poussent yaks, moutons et chèvres vers leur campement à quelques kilomètres de là. Car à la tombée du jour, le loup gris sort de la taïga… En témoignent les os disséminés dans les prairies. La nuit dernière, alors qu’il ventait et pleuvait à verse, pas moins de dix-huit moutons ont été égorgés. Deux sont encore vivants et, après avoir grimacé en goûtant l’aïrag, le lait de jument fermenté – suprême gourmandise mongole réservée aux occasions spéciales –, je m’efforce d’observer l’opération de sauvetage. Zev, le paysan, désinfecte les plaies en appliquant une cuillère de cuivre brûlante. Puis il étale des lamelles d’un champignon blanc bouilli sur les plaies avant de les recoudre. Non sans avoir fait boire le jus de cuisson au mouton impassible.

Ce soir, à l’abri de ma tente, après que l’on m’a assuré que les bouteilles de vodka et les chaussures orphelines abandonnées dans la steppe n’avaient rien à voir avec le loup, je guetterai ses hurlements.

Les esprits de la terre

Rejoindre les Tsaatans s’avère un peu scabreux. Heureusement, les chevaux ont le pied sûr et connaissent le chemin, assure Lisa. Notre petite caravane de neuf cavaliers et douze chevaux – trois sont bâtés – quitte la steppe et s’engage à la queue leu leu à flanc de montagne, à l’ombre des mélèzes. Bientôt, le sentier se fait abrupt, boueux et glissant entre les pierres, et encombré de racines et de troncs d’arbre affaissés. Un chargement menace de verser, des taons agacent les montures. L ’une, lestée de nos bagages, décide de vagabonder à son aise, une autre s’affole à la vue de l’écharpe envolée de sa cavalière. Bref, pas de chute mais quelques bons souvenirs… Enfin, nous quittons la forêt et débouchons dans une vallée très verte, entre les roches de granit recouvertes de lichens, les hautes herbes parsemées de fleurs jaunes, roses et violettes. Des névés subsistent sur la rivière et en haut des massifs. Un ovoo marque le passage du col. Placé aux endroits sacrés, ce haut empilement de pierres et de bois rend hommage aux esprits de la terre, explique Lisa. Les Mongols en font trois fois le tour dans le sens des aiguilles d’une montre et y déposent cailloux, billets de banque, lait ou vodka en guise d’offrandes.

Au pied de l’ovoo s’étend la vallée de Myangan Bulag. C’est là que vivent les Tsaatans, à 2200 mètres d’altitude. Je distingue des taches blanches familières. Mais non, ce ne sont pas des yourtes… mais des tipis ! Encore une heure de chevauchée avant d’atteindre ces tchoums. Le paysage est éclatant de couleurs, l’air tellement pur qu’il semble briller, mais l’herbe épaisse dissimule les trous d’eau. Je zigzague de butte en butte pour éviter que mon cheval ne s’enfonce jusqu’aux épaules dans la boue noire.

On distingue maintenant les fameux rennes. Attachés deux par deux par une sorte de licol – pour éviter la débandade –, ils broutent avec avidité puis, mus par je ne sais quelle inspiration, se déplacent soudainement en une énorme grappe compacte, comme des oiseaux, trottant jusqu’à la prochaine étendue d’herbe. Accompagné du cliquetis de leurs ongles, leur manège me fascine. Des chiens aboient après des gamins qui s’essaient à la lutte, sport national. D’autres, montés sur des rennes harnachés, galopent autour de nous, criant et frappant leur monture. Hallucinant, tout comme ces antennes paraboliques et ces panneaux solaires plantés à côté des tchoums et qui alimentent télévision et radio.

Un mode de vie ancestral

Nous voilà invités à déguster un bol de thé au lait salé et quelques carrés de fromage, de renne bien sûr. La culture de l’accueil est indissociable de la vie nomade, explique Lisa. Tout visiteur est le bienvenu pour se réchauffer, s’alimenter et se reposer. Nourri du matin au soir, le poêle surchauffe le tchoum. Désormais en toile – non plus en peau de cervidé –, avec son ouverture au sud, il répond aux mêmes codes de conduite que les yourtes. Car cet espace très ritualisé est régi par des forces cosmiques dont il ne faut pas rompre l’équilibre. Chez les Tsaatans, chamanistes et non bouddhistes comme les Mongols, les croyances animistes sont très présentes. Par exemple, il ne faut pas offenser les esprits en jetant des déchets dans l’âtre central, symbole du centre du monde et lieu d’habitation de la fille du Père Ciel. Même si elles tendent à disparaître, les règles restent nombreuses : on circule de l’entrée en contournant le poêle par l’ouest où les hommes s’assoient en tailleur alors que les femmes ont les jambes repliées sous elles côté est. La place d’honneur fait face à la porte. La télévision trône à côté d’une improbable machine à coudre Singer. Un miroir, du savon et des brosses à dents sont accrochés aux poteaux du tchoum. La rivière n’est pas loin mais si froide…

Chasseur, cueilleur et surtout éleveur, le « peuple renne » déplace son campement six à huit fois par an en quête de meilleures zones de pâturage pour les animaux, également transporteurs d’hommes et de matériel. Leur lait constitue la principale source d’alimentation et leur fourrure protège du froid. Quant au velours de leurs bois, prisé par la pharmacopée chinoise, il est troqué contre de la farine, du riz, du thé, du sel et du tabac.

Tous les trois mois, le médecin, le gendarme et le chef de village font leur tournée ; le vétérinaire, une seule fois par an. Pour accoucher, il faut se rendre au village voisin de Tsagaan Nuur, à 35 kilomètres et deux jours de cheval. L’hiver par -40 ˚C, les femmes se réfugient plus bas chez des parents ou des amis. Seuls les hommes se regroupent au campement, armés d’un fusil pour chasser et protéger leur troupeau. Encore faut-il survivre aux tempêtes et aux avalanches… Comme les rituels chamaniques, le mode de vie des Tsaatans remonterait à l’âge de bronze. Mais la République populaire est passée par là, décimant les rennes alors parqués dans des fermes, envoyant les enfants à l’école en ville. Puis ce fut l’indépendance, la télévision, la croissance… Malgré le développement du tourisme et les subventions de l’État, rares sont ceux qui reviennent vivre dans ces conditions extrêmes.