Une usine pour abattre les nitrates

Une immense boîte à chaussures blanche percée de trous, entourée de végétation et à demi enterrée dans les coteaux ansois. Voilà l’allure extérieure de la nouvelle station de traitement des nitrates et des pesticides, bientôt inaugurée à la frontière entre Liège et Ans. D’un coût de 28 millions d’euros, elle doit réduire la quantité de ces polluants présents dans l’eau récoltée par la Cile au sein des 40 kilomètres de galeries qui courent sous la Hesbaye.

« Dès qu’elle sera en service, elle produira une des meilleures eaux de distribution en Europe », déclare Jean-Paul Crespin, porte-parole de la Compagnie liégeoise des eaux.

Prenez un instant votre facture annuelle de consommation d’eau potable : la valeur limite de 50 milligrammes par litre de nitrate est quasi atteinte. « Nous oscillons entre 45 et 49 mg par litre, explique Marc Gerlache, manager de la qualité de l’eau au sein de la Cile. Nous devions dès lors intervenir au plus vite pour faire redescendre ces valeurs ». Quant aux pesticides, leur présence est actuellement de 250 à 300 nanogrammes par litre alors que la norme est fixée à 500.

La présence de ces polluants dans l’eau potable résulte, en majeure partie, d’un passif agricole où les choix de culture ont fait la part belle aux engrais azotés et aux produits phytosanitaires. « Leur utilisation a baissé suite à des mesures prises avec le secteur agricole (lire ci dessous) mais, selon l’ULg, il faudra encore quelques années pour que cela se traduise dans les analyses de la nappe aquifère », déclare Marc Gerlache.

Derrière le bardage en acier perforé qui cache une coursive permettant d’accéder aux sorties techniques, on découvre une véritable usine où quantité de pompes, bassins et autres cuves sont capables de traiter 35.000 m3 d’eau par jour. « L’eau arrive du plateau hesbignon par une conduite que nous avons interrompue », explique Marc Gerlache devant la série de pompes, placées sous terre. Une partie de l’eau est pompée vers la station, l’autre descend vers les réservoirs souterrains. Après le traitement, les deux eaux sont mélangées pour parvenir à une réduction de moitié de la teneur en nitrates.

Pour « abattre les nitrates », la Cile recourt à la technique de dénitrification biologique. L’eau arrive dans des grands bassins où des bactéries, avec l’aide d’éthanol et d’acide phosphorique, consomment les nitrates et les transforment en azote gazeux, relâché dans l’atmosphère. Le processus produit 1m3 de boues par jour, entreposées au sein de l’usine, évacuées par camion tous les 10 jours pour un épandage agricole.

L’eau passe ensuite dans quatre filtres de charbons actifs en grain priés de faire baisser la teneur en produits phytosanitaires à 50 nanogrammes par litre. Enfin, avant de rejoindre le réservoir tampon et les 300.000 foyers liégeois, l’eau est légèrement chlorée à raison de 0,15 mg par litre. « Nous générons le chlore sur place grâce à un procédé d’électrolyse, c’est une première en Belgique qui évite de manutentionner des produits dangereux ».

Au sein de ce bunker, quelques zones sont inoccupées. « L’usine est conçue pour abriter un processus d’adoucissement de l’eau (NDLR : diminution du calcaire) si, un jour, une décision politique va dans ce sens ». Ainsi, une partie du toit est démontable, ce qui permet d’acheminer un deuxième filtre-presse de 80 tonnes. Pareil pour la chambre des pompes, il est possible d’intercaler des machines supplémentaires dans le processus de traitement de l’eau.

Actuellement, l’usine fonctionne en mode « beta » et l’eau traitée est rejetée à l’égout. la mise au point nécessite quelques semaines mais elle sera bientôt capable de traiter 13 millions de m3 par an, dirigée par une équipe de cinq personnes au sein d’un poste de commande lumineux qui donne vue sur tout le site. Quant aux riverains immédiats, ils verront bientôt le départ des engins de chantiers et la plantation de 180 arbres et d’une série de parterres végétaux.

 

Agriculture : que fait le secteur ?

L’association Nitrawal qui aide les agriculteurs à respecter le programme de gestion durable de l’azote, estime que 70 % des nitrates et des produits phytosanitaires (pesticides notamment) présents dans les nappes aquifères wallonnes sont de la responsabilité du monde agricole. « Le reste provient des rejets de particuliers dont les eaux usées ne sont pas épurées, des chemins de fer – gros consommateurs d’herbicides totaux- ou encore des entretiens de voirie », affirme Dimitri Wouez, le directeur de Nitrawal.

Si le secteur agricole ne contribue pas directement au coût de la dénitrification de l’eau potable, il est incité à prendre des mesures en amont, avec le soutien des pouvoirs publics. Un exemple : l’épandage sur champs -et non à l’égout- de l’eau de rinçage des pulvérisateurs, de manière à ce que les plantes, et non le sol, captent ces produits. « Depuis 2001, le programme de gestion durable de l’azote limite les quantités et les périodes d’épandage pour éviter que l’azote ne descende sous la couche du réseau racinaire et finisse par se dissoudre dans la nappe phréatique, poursuit Dimitri Wouez. La plante doit être capable de capter ce qui est épandu ».

Un autre exemple : une fois que les récoltes sont terminées, les agriculteurs sont incités à semer une végétation qui va fixer l’azote présent dans le sol. La moutarde fait partie de ces « pièges à nitrates » et sert par la suite d’engrais pour de nouvelles cultures.

« Le secteur agricole a l’obligation d’investir dans des zones de stockage protégées pour les engrais de ferme, dit Dimitri Wouez. Après huit ans, on constate en certains endroits où la nappe est peu profonde, des réductions de la présence de nitrates. Par contre, pour la Hesbaye, ce sera plus long. Au rythme d’une amélioration d’un mètre par an, il faudra quelques dizaines d’années pour voir des effets à 30 et 60 mètres de profondeur ».

 

Prix : 0,15 euro de plus par mM

Le coût de construction et d’exploitation de l’usine de dénitrification sera répercuté sur la facture des clients de la Cile, à raison de 0,15 euro le mM pollueur-payeur » ne revient-il pas au milieu agricole, en grande partie responsable de cette pollution, de participer au coût de traitement ?

« Dans le cas de la région d’Ans et de la masse d’eau souterraine, la responsabilité des pollutions agricoles est identifiée, estime Gaelle Warnant de l’Inter Environnement Wallonie. La Wallonie est en plein dans l’enquête publique relative aux deuxièmes plans de gestion par districts hydrographiques. Il est consternant de voir que le secteur agricole est totalement épargné dans ces plans. Les seules mesures agricoles proposées seront à charge des pouvoirs publics ».

À l’inverse, Dimitri Wouez, directeur de Nitrawal, estime que le secteur agricole est déjà mis à contribution et que cela commence à porter ses fruits. « Différentes voies auraient dû être explorées pour proposer des mesures qui répondent notamment au problème de pollution par les nitrates et pesticides d’origine agricole (en Wallonie 11 masses d’eau souterraines sur 33 sont déclassées à cause de problèmes liés aux nitrates et/ou pesticides !). Il y a une volonté politique de rassurer ce secteur en affichant 0 euro de contribution alors que près des 70 % des coûts de mise en œuvre des mesures des PGDH (Plan de gestion des districts hydrographiques) seront couverts par la facture du consommateur », poursuit Gaelle Warnant. « Par ailleurs, la plupart des masses d’eau souterraine qui ne sont pas en bon état vont à nouveau faire l’objet de dérogations or celles-ci sont trop peu étayées (ce que la Commission ne manquera pas de reprocher) et vu l’absence de mesures ciblant les pollutions d’origine agricole, on peut douter que ces masses d’eau atteignent le bon état en 2027 ».