Europalia Turquie censurée? Pas si vite!

L’ouverture, mercredi, de l’exposition « Anatolia » à Bozar a déchaîné les critiques sur Europalia. En ligne de mire : le contexte politique turc actuel : génocide arménien, question kurde, dérives autoritaires du président Erdogan. L’équipe artistique nous répond.

Temps de lecture: 7 min

En jetant son dévolu sur la Turquie comme nouveau pays hôte d’Europalia, les organisateurs s’attendaient sans doute à essuyer quelques médisances mais sans doute pas le déferlement de critiques qui s’est abattu, dès mercredi, sur l’ouverture de l’exposition « Anatolia, terre de rituels ». Des citadelles hittites à la cour ottomane, de Cybèle aux dieux de l’Olympe, de la chrétienté à l’islam, l’exposition patrimoniale retrace les rites et les cultes à travers les nombreuses civilisations qui se sont succédé en Anatolie jusqu’à l’empire Ottoman. A priori, pas grand-chose à voir avec le génocide arménien, les tensions avec le PKK ou l’autoritarisme du très conservateur président Erdogan. Pourtant, de nombreux médias se sont rués sur l’événement pour questionner l’objectivité de la programmation artistique d’Europalia Turquie, largement soutenue par le gouvernement turc.

« On se bat depuis plus de deux ans pour que ce programme soit objectif et le plus complet possible, se défend Kristine De Mulder, directrice générale d’Europalia. Il faudrait commencer par regarder notre programmation au lieu d’arriver avec des partis pris, de ne viser que le sensationnel ! Tout comme Europalia Chine n’était pas un hommage à Xi Jinping, avec, par exemple, des curateurs comme Ai Wei Wei, cet Europalia n’est pas un hommage à Erdogan. C’est une scène qu’on donne aux artistes. Les autorités ne sont pas si bêtes, elles savent l’importance de faire acte de démocratie culturelle. » Et la patronne d’Europalia de mettre en avant des artistes comme Nedim Gürsel. L’auteur des Filles d’Allah avait ouvertement pris position pendant les événements de Gezi avec sa fameuse carte blanche dans Le Monde intitulée « Je veux siroter mon raki sur le Bosphore, Monsieur Erdogan ! ». L’équipe cite aussi Babazula, groupe rock psychédélique dont certaines chansons sont interdites sur les ondes turques. Ou encore Alptekin, très critique envers le gouvernement, et dont on présente « Luxe Démocratique », exposition d’art contemporain. Pourtant, pas question de commencer à faire le compte des Kurdes ou des Arméniens présents dans la programmation : les personnalités sont invitées avant tout pour leur qualité artistique. « Une chaîne de télé m’a demandé de poser devant l’affiche d’“ Imagine Istanbul” et de dire qu’Ara Güler était là parce qu’il est arménien, explique Dirk Vermaelen, directeur artistique. Je refuse : il est là parce que c’est un grand artiste. »

Kristine De Mulder refuse elle aussi cette comptabilité : « Hier, un journaliste m’a demandé si on avait tenu compte du partage proportionnel des minorités. Que voulait-il qu’on fasse ? Qu’on aille compter les Arméniens, les Kurdes, les Alévis ? Qu’on fasse des quotas ? Nous sélectionnons les artistes pour leur qualité. Nous refusons de les mettre dans des boîtes. D’ailleurs, les artistes eux-mêmes ne mettent pas toujours sur leur C.V. s’ils sont d’origine kurde ou autre. Et puis, le génocide arménien n’est pas un sujet artistique. Ce n’est pas notre métier, qu’on laisse faire les historiens là-dessus. »

La directrice d’Europalia reconnaît qu’une programmation comme Europalia se négocie forcément avec les partenaires, turcs en l’occurrence. « On se rend compte que le contexte est particulièrement sensible, peut-être plus qu’avec d’autres pays, parce que c’est près de nous, la Turquie, et parce qu’il y a une grande communauté turque en Belgique. Mais il faut faire la part des choses. On m’a demandé pourquoi nous n’avions pas annulé. Si nous avions annulé, on aurait puni 600 artistes avec lesquels on prépare ce festival depuis des mois, des artistes chevronnés ou plus jeunes à qui on donne la chance de jouer sur une scène internationale, et qui vont échanger avec les artistes belges. »

Ces critiques révèlent en tout cas une attente explosive autour de cet événement. « On nous a accusés d’avoir fait une exposition patrimoniale, parce que c’était plus pratique de parler des gens, que ça évitait de poser des questions, nous confie Dirk Vermaelen. C’est absurde : on ouvre toujours Europalia avec une expo patrimoniale. Si on avait voulu faire dans la facilité, on aurait fait une expo sur les trésors du Palais Tokapi. Mais au contraire, on a voulu prendre le fil des nouvelles recherches scientifiques, sous la houlette du professeur Marc Waelkens. On a aussi entendu dire qu’il n’y avait pas d’objets arméniens dans l’expo alors que, dans la partie sur la transmission des rites, il y a une boîte en forme de pigeon qui vient d’une église arménienne. »

Selim Aydoğdu : « Difficile de croire à une totale transparence »

Le danseur et chorégraphe belgo-turc, qui a notamment créé Roots and Road, connaît bien la scène artistique turque actuelle. « Quand on sait comment l’art et le pouvoir sont intrinsèquement liés en Turquie, il est difficile de croire à une totale transparence, même si je ne doute pas que les équipes d’Europalia aient œuvré à un juste milieu. Ça reste une programmation très lisse, qui contente tout le monde, qui établit des ponts mais qui n’affiche pas de prise d’opinion. En Turquie, ce sont les gouvernements qui donnent le ton alors que les culturels rêvent d’ouvrir leur champ d’action. Les missions sont très balisées en Turquie. J’en ai fait moi-même l’expérience avec des dates de spectacle annulées pour cause d’élections à venir. C’est plus flagrant encore pour la danse contemporaine qui, dans les groupes islamo-conservateurs, a quand même cette étiquette d’arme de propagande occidentale. Dans la programmation danse, il y a de belles choses comme Christian Rizzo (D’après une histoire vraie, qui revisite les danses traditionnelles turques, NDLR), ou Ziya Azazi qui fait un travail superbe. Avec Ziya, Europalia prend un risque sans en prendre un. Ziya prend les piliers du soufisme pour les décaler, les faire sortir de leurs balises. Il joue sur un fil très intéressant, mais il est déjà fort reconnu à l’étranger, il ne risque donc pas de porter préjudice à l’image du gouvernement. S’ils lui avaient commandé une nouvelle pièce, là ils auraient sans doute pris plus de risques, mais avec une pièce qui a déjà tourné des centaines de fois… »

Mustafa Balci : « On reste dans le domaine de l’alibi »

Cinéaste, Mustafa Balci est aussi le coordinateur de Plateforme 50, mis sur pied au moment de commémorer les 50 ans de l’immigration turque, pour œuvrer à l’émergence d’un milieu culturel d’origine turque et ancré dans l’identité bruxelloise. « Au départ, nous avons été contactés par Europalia pour réfléchir à une programmation off, mais sous réserve, car au final, c’était le ministère de la Culture turque qui décidait en dernier recours. Finalement, nous n’avons pas été rappelés. La programmation reste très consensuelle alors que la Turquie vit une situation de guerre civile où la population kurde est en première ligne. C’est l’actualité. Oui, il y a l’un ou l’autre artiste d’origine kurde, mais dans un événement très contrôlé par le gouvernement. On reste dans le domaine de l’alibi : “vous voyez, on fait tel ou tel artiste”, mais ce sont des petites choses. Dans l’ensemble, c’est surtout la grande Turquie ottomane qui est représentée, où les minorités sont très effacées. Ça reste une vitrine officielle de l’Etat turc. Ici, à Bruxelles, nous sommes les premiers à créer des projets qui ouvrent le dialogue entre Araméens, Syriaques, Kurdes, Arméniens. Mais nous sommes un peu les petits Poucet comparés à Europalia qui a des budgets colossaux. La situation actuelle est brûlante et dramatique et nous essayons de dépasser les clivages. Nous attendions plus que des alibis de la part d’Europalia, mais il faut aussi reconnaître que le festival fait les frais du contexte actuel de la Turquie, et c’est évidemment malheureux. »

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une