Rendre la terre aux fermiers

En 30 ans, la Belgique a perdu 63 % de ses fermes, principalement celles de moins de 5 hectares. Sur la même période, la superficie moyenne par ferme a plus que doublé, entraînant une concentration des terres au profit de grandes exploitations, aux pratiques agricoles souvent intensives.

Vu le prix de la terre, trop de jeunes désireux de s’installer en agriculture, principalement bio, sont incapables de le faire. Faire sauter cet obstacle : c’est le but de Terre-en-Vue, un réseau d’abord de réflexion créé par des personnes issues du milieu associatif (de coopératives, d’ONG) et travaillant dans le secteur agricole et de l’alimentation durable. « Il y a quatre problèmes pour l’accès à la terre, note François Leboutte, chargé de mission à Terre-en-Vue. Accès au savoir et au savoir-faire d’abord, accès aux finances, accès aux marchés pour écouler la production, même si de nombreuses initiatives voient le jour via des circuits-courts. Des organismes s’occupent à des degrés divers de ces trois problématiques. Mais pas de la quatrième, l’accès à la terre. Là, aucune structure ne le faisait à l’image de Terre de Liens en France. »

En 2011, le groupe lance la dynamique. Un collectif citoyen du village de Wavreille (Nassogne) avait déjà avancé dans ce concept et récolté de l’argent pour aider un agriculteur. Mais il manquait la structure juridique pour acheter des terres. Une ASBL est alors créée avec une mission de plaidoyer politique, puis une coopérative comme outil d’investissement citoyen. Une fondation sera créée fin 2015 pour recevoir des dons ou des legs, de « bonnes œuvres testamentaires ».

Sept projets en Wallonie

L’objectif est de séparer le patrimoine et de garantir les investissements opérés via la coopérative. Terre-en-Vue s’est donc donné comme objectif d’accompagner les projets agricoles d’installation et de transmissions de fermes, en discutant avec les agriculteurs de leur projet et en les aidant à le définir. Elle met les agriculteurs en contact avec des associations partenaires pour les aider à développer leur projet, en aidant l’agriculteur à créer un groupe local soutenant le projet agricole pour son installation et son développement.

Un fameux défi dans des régions où la pression foncière est forte et où le prix de l’hectare l’est tout autant. Pour l’heure, Terres-en-Vue soutient sept projets en Wallonie : la ferme des deux Yannick à Rebais (Hainaut), la ferme Larock à Rotheux (Liège), puis trois en province de Luxembourg (ferme Renaud à Bourdon, Bio Lorraine à Viville-Arlon et la Bergerie d’Acremont à Bertrix), et deux dans le Namurois (ferme Marion à Wavreille et les fermes des frères Jacquemart à St-Gérard).

« Pour ces projets, l’objectif est d’acquérir des terres pour les libérer de la spéculation foncière et d’aider ces agriculteurs à s’installer et surtout à développer des projets agroécologiques, coopératifs. Il ne faut pas nécessairement qu’ils soient labellisés bios, mais fondés sur une agriculture paysanne respectueuse de la terre. Chaque fois, des appels sont faits auprès de citoyens pour permettre le financement de l’achat. Mais il est hors de question d’acheter au-dessus du prix du marché, note François Leboutte, ce serait contraire à nos objectifs et statuts. Pour l’heure, nous devons recueillir un total d’environ 650.000 euros, avec des dates-butoir pour chaque projet. »

Arlon : déjà 33 coopérateurs pour Jean-François

Parmi les sept projets soutenus, l’un d’eux, le plus récent, porte sur le soutien à un agriculteur-maraîcher d’Arlon, Jean-François Depienne. Il travaille près de 50 ha, dont une bonne partie de céréales, mais aussi des terres vouées au maraîchage, dont 6,3 ha qui entourent sa maison récemment acquise à Viville, pour sa société Bio-Lorraine. Mais cet ensemble situé à 2 kilomètres du centre-ville d’Arlon est à vendre pour 170.000 euros. Et il ne dispose pas de cette somme. C’est là qu’intervient Terre-en-Vue. L’objectif est qu’elle puisse acquérir ces 6,3 ha pour les confier ensuite à cet agriculteur.

Elle a jusqu’à présent rassemblé un capital de 35.000 euros pour ce projet, via 33 coopérateurs. La somme est à trouver dans les tout prochains mois, pour pouvoir lever l’option d’achat. A l’autre bout de la province de Luxembourg, la bergerie d’Acremont vise à acheter près de 5 ha, pour 52.000 euros. Le prix en Centre-Ardenne n’est pas le même qu’à la frontière belgo-luxembourgeoise…

Comment ça marche? «Toute personne sensible à ce concept de participation solidaire peut investir un multiple de 100 euros. On ne parle pas de don, mais bien d’un investissement au profit d’un projet agricole ou horticole citoyen, commenteArthur Tibesar, coopérateur. Le montant investi reste la propriété du coopérateur qui peut revendre ses parts à tout moment, selon les conditions prévues dans les statuts de Terre-en-Vue. Il n’y a pas d’espoir d’obtenir des dividendes dans ce cas-ci, on adhère au projet par envie citoyenne et par philosophie, mais comme on parle de foncier, le coopérateur n’y perdra rien. Il n’y a pas de risque, la terre étant un bien de plus en plus précieux, et notamment dans le Sud-Luxembourg. Son investissement gardera au minimum sa valeur.»

Jean-François Depienne (0478-22.68.00)