185 ans de la Belgique: quand Anvers était le port de l’espoir

Durant 50 ans, de 1873 à 1934, le Rijnkaai vit partir deux millions d’Européens vers l’Amérique. Le port se souvient de ce glorieux passé et de ces passagers cherchant une vie meilleure.

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Ils venaient de tout le Vieux Continent, et singulièrement d’Allemagne et d’Europe de l’est, leur billet en poche, pauvres parmi les pauvres, en quête du rêve américain. Ils convergeaient vers Anvers pour monter sur les bateaux de la Red Star Line, en 3e classe, direction New York, Boston, Philadelphie, ou le Canada, via Southampton ou Cherbourg. Les émigrants font partie de l’héritage culturel anversois et, par voie de conséquence, de la Belgique. Un musée remarquable leur est désormais consacré sur le quai même qui les vit s’éloigner. Anvers leur offrait une passerelle vers la terre promise. Sur place, on a conservé les bâtiments magnifiquement restaurés, ode à ces damnés de la terre. En ce temps-là, Anvers bruissait d’espoir. La Métropole avait lancé une ligne transatlantique. Le premier navire à vapeur, le Vaderland, prit la mer le 20 janvier 1873 pour arriver le 18 février. Il affronta des conditions météo épouvantables durant la traversée et dut se ravitailler à Halifax au large du Canada. La société anonyme de navigation belge-américaine (SANBA) avait choisi une étoile rouge pour emblème d’une flotte qui, dans un sens, transportait des familles et au retour ramenait des marchandises des États-Unis. Au XIXe siècle, près de 60 millions d’Européens rallièrent l’Amérique, deux millions passèrent par Anvers. Le port devint la porte de sortie d’émigrants fuyant la misère. Car, si on s’amusait en 1re et 2e classes, au son du piano de bord, autour d’une bonne table ou de chaises longues au coussin brodé au sigle de la compagnie, dans les soutes, on grouillait victime du mal de mer et de l’inconfort déjà ressenti comme un premier bien-être en comparaison de son quotidien. Cette page de notre patrimoine, qui montre l’importance du port, qui devint aussi le point de départ de milliers de colons belges vers le Congo, regorge d’histoires simples et poignantes.

On arrive en train, on continue en paquebot…

Anvers sert de plaque tournante. Deux navires par semaine prennent la mer vers l’Amérique. Les Anversois de souche, mais aussi les autorités américaines à l’arrivée, se montrent soucieux : ces émigrants sont-ils porteurs de germes et de maladies, ne vont-ils pas déclencher des épidémies ? On se plaint de leur nombre, de la puanteur, de la saleté. Eux-mêmes sont la proie de trafiquants et de margoulins. Pas encore partis, ils apprennent déjà les rudiments du “struggle for life ” à l’américaine. Ils partent avec une valise, au mieux une malle en bois. Ils viennent de Russie s’évitant les pogroms, d’Ukraine, de coins reculés de Pologne. Ils découvrent avec étonnement les charmes d’un monde cossu. « À Anvers, j’ai mangé ma première glace, c’est très étrange », écrit une émigrante sur une carte postale adressée à sa famille. Ils profitent des progrès de la navigation : autrefois, un voilier mettait six semaines à rallier l’Amérique ; le vapeur, lui, avale la distance en dix jours. Anvers observe ces scènes d’adieux figées sur pellicule : des visages graves, des femmes emmitouflées levant la main, des hommes à la moustache fournie déjà ridés par les épreuves. Et des groupes d’enfants serrés contre leurs aînés. Des cheminées noires s’échappent des rêves blancs… Anvers traite et convoie toute une humanité. Mais auparavant, il faut passer par les douches obligatoires, la désinfection des bagages, et la visite médicale qui est loin d’être une simple formalité. Il faut être parfaitement en ordre, faute de quoi on sera rembarqué au frais de l’armement. Certains ne verront jamais Ellis Island, le sas d’entrée de New York. Leur rêve s’arrête faute de travail ou à cause d’une santé déjà ruinée. Anvers assurera ce trafic florissant jusqu’en 1920. Les États-Unis décident alors de restreindre drastiquement l’émigration sur leur sol. Le débouché se ferme. Quelques-uns, parmi les plus déterminés, se faufileront jusqu’en 1923. La Red Star Line décline, est mise en liquidation en 1934 avant d’être reprise l’année suivante par la Holland America Line. « Où est le temps, au Rijnkaai, où le cœur du port d’Anvers battait avec vacarme ? On sentait jusque dans les artères de la ville le battement de cœur de la Red Star Line », se lamente “Het Gazet van Antwerpen ” dans un article de 1934.

50.000 Belges embarquèrent

Sur ces quais encombrés de monde et de promesses, face à l’Escaut, quelque 50.000 Belges embarquèrent eux aussi. Beaucoup de Flamands, venus de la campagne, d’un extrême dénuement. Leurs descendants racontent dans des vidéos très touchantes l’histoire familiale faite d’exil et d’efforts surhumains. La famille Bobelijn, de Gand, la famille Hutlet, de Bruxelles, ont tenté leur chance. Fin XIXe, les États-Unis et le Canada étaient en plein essor. Les émigrants descendent du train à la Gare Centrale, sont aiguillés vers les services maritimes, puis décontaminés, y compris leurs maigres bagages… un peu comme à Lampedusa aujourd’hui. Ils partent dans tous les États de l’Union. Parmi eux, un certain Oscar Falleur, carolo et syndicaliste, condamné à la prison pour avoir fomenté une révolte ouvrière à l’Union verrière. On lui a mis le marché en main : « On te libère et tu pars ». Ce souffleur de verre a pris le chemin de la Pennsylvanie pour reconstruire une vie, un métier… et une activité syndicale (on ne se refait pas). Beaucoup voyagent grâce à des billets payés d’avance par des parents déjà sur place. La solidarité fonctionne. Anvers sert de trait d’union, de lien maritime bien placé avec son économie portuaire. Sait-on que des personnalités passèrent aussi par là ? Fred Astaire embarqua en 1872 sur le Westernland. Golda Meir prit le bateau en 1903 vers le Canada avant d’émigrer en Palestine en 1912. Quant au célèbre compositeur américain Irving Berlin, né en Biélorussie, il passa aussi par le port d’Anvers.

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