185 ans de la Belgique: Solvay, du petit chimiste à l’empereur de la soude

L’incroyable aventure d’un Belge visionnaire et de son groupe, leader mondial depuis 150 ans !

Temps de lecture: 7 min

Elle est sans nul doute la photographie historique la plus célèbre et la plus vénérée au sein de la communauté scientifique. On y voit Marie Curie penchée, coude sur la table, sur le travail d’Henri Poincaré. Nernst, Planck, Lorentz qui prennent la pose, tout comme, à droite, ce jeune moustachu dénommé… Albert Einstein. Rien moins que les plus grands physiciens et chimistes de la planète réunis pour la toute première fois en congrès ! Nous sommes en 1911, à l’hôtel Métropole à Bruxelles, pour le tout premier Conseil de physique Solvay. À l’origine de cette rencontre exceptionnelle, le Belge Ernest Solvay. Féru de sciences, il est aussi l’un des industriels les plus puissants de la planète. Le septuagénaire s’est taillé un empire dans le secteur de la chimie à l’instar de sa vénérable barbe devenue blanche : à coups de serpe ! Mais aussi avec une sacrée dose d’intelligence et de ténacité…

Ernest joue avec ses éprouvettes

À la fin des années 1850, le jeune Ernest impressionne ses professeurs. Il se montre un élève doué, abonné du premier rang et des prix scientifiques en tous genres. Il ambitionne de devenir ingénieur. Las, il doit brutalement interrompre ses études secondaires, cloué au lit pendant des mois par une pleurésie ! Loin de végéter, il devient comptable dans le commerce de denrées coloniales que tient son père, Alexandre Solvay, entre autres activités, comme un pensionnat ou une raffinerie de sel. La famille, de bourgeoisie moyenne, provient de Rebecq, dans le Brabant wallon, à 30 km de Bruxelles. Mais Ernest nourrit d’autres ambitions que la poursuite des activités familiales. Ce qui le branche vraiment, ce sont les questions scientifiques. Il se passionne pour la chimie. Aussi, quand, à 21 ans, il devient apprenti directeur dans l’usine à gaz de son oncle à Saint-Josse, il occupe ses temps libres à agiter les éprouvettes. Il n’a pas de formation académique, mais en bon autodidacte, hante les conférences et dévore les littératures scientifique et technique. Au cours d’une expérience, il croit découvrir une méthode révolutionnaire pour fabriquer de la soude. En réalité, le procédé de fabrication du carbonate de sodium à l’ammoniac à partir de chlorure de sodium et de calcaire a déjà été découvert, mais n’a jamais pu être appliqué de manière industrielle. Beaucoup s’y sont intéressés. Tous s’y sont cassé les dents et troué la bourse en prime ! L’idée est de première importance car, en cette époque de plein développement industriel, la soude est l’ingrédient indispensable entrant dans la fabrication du verre, du savon et autres détergents. Il sert aussi dans le blanchiment des textiles et de la pâte à papier. Il intervient même dans le traitement des métaux et est encore aujourd’hui un matériau de base de l’industrie chimique et pharmaceutique. À cette époque, le procédé de production dit Leblanc, à partir de sel marin, fait autorité. Trouver une méthode de production continue qui soit à la fois moins coûteuse, moins énergivore et moins polluante que le procédé Leblanc serait un triomphe absolu. Ernest sent qu’il a mis la main sur une pépite et dépose un brevet. Nous sommes en 1861. Il a 23 ans ! Le brevet est sans valeur puisqu’il décrit une réaction déjà connue. Avec 35.000 francs belges avancés par son père, Ernest crée une station d’essai à Schaerbeek, près de la gare du Nord. Son but est d’attirer les industriels pour leur revendre sa découverte à bon prix. « Ernest le visionnaire peut compter sur l’aide de son frère Alfred, de deux ans son cadet – l’homme de terrain –, mais aussi sur l’ami de toujours, Louis-Philippe Acheroy, qui sera le tout premier employé de la future société Solvay », nous explique Nicolas Coupain, historien en charge du patrimoine historique de la société Solvay. « Les frères s’entourent également d’un cordon d’industriels et d’hommes politiques au soutien financier et à l’action décisive, comme Guillaume Nélis et Eudore Pirmez, docteur en droit et futur ministre de l’Intérieur, qui les aide à bâtir un brevet inattaquable. » Le procédé Solvay est déposé en 1863, la société Solvay & Compagnie voit le jour le 26 décembre de la même année et une usine s’implante à Couillet dans la foulée. La région de Charleroi est en effet l’un des centres mondiaux de production verrière, pour laquelle la soude est essentielle.

95 % du marché !

Ernest Solvay ne réussit pas à vendre son concept. Qu’importe, il produira lui-même de la soude ! Mais de la théorie à la pratique… il y a de la marge. S’ensuivent plusieurs années de vaches maigres et de désillusions. Plus personne n’y croit. Sauf les deux frères. L’innovation de la colonne de carbonatation, en 1867, change la donne en démultipliant le rendement. Cette fois, le succès est au rendez-vous. De 200 kg en 1865, la production passe à 3 tonnes par jour deux ans plus tard. Il faut vite s’internationaliser. Occuper le terrain avant qu’un concurrent mette au point un procédé similaire. Les usines poussent comme des champignons dans tous les pays industrialisés, même en Angleterre, temple des soudiers adeptes du procédé Leblanc. En finesse, Ernest n’anéantit pas ces derniers. Mais ils meurent de leur belle mort, absolument non compétitifs face au procédé Solvay par trop rentable. En 1870, Solvay est le premier producteur de Belgique. Trente ans plus tard, 95 % de la production mondiale de soude provient de ses usines ! En 1913, le groupe emploie 25.000 personnes réparties sur 32 usines dans huit pays, dont des empires, bref l’ensemble du monde industrialisé. Solvay se montre redoutable en affaires sur le mode “main de fer dans un gant de velours ” et base la gestion de son entreprise – l’une des premières multinationales du monde – sur le culte du secret et une structure centralisée et verrouillée sous le contrôle absolu par la famille. Mais Solvay pratique aussi une politique sociale très avancée pour son temps. « Industriel devenu sénateur libéral, il refuse les étiquettes et se montre proche des progressistes. Pour assurer une production régulière et continue, l’entreprise, paternaliste, prend soin de sa main-d’œuvre en créant pour ses ouvriers des cités-jardins autour des usines, des structures de sports et de loisirs. Elle développe aussi des idées novatrices en termes de fonds de pension et de maladie invalidité et d’avantages extra-salariaux. » Selon la méthode déjà employée pour gérer les usines de par le monde, une bonne idée testée et approuvée dans une entité est appliquée dans l’ensemble du groupe.

Grand mécène de la science

La mort de son frère Alfred en 1894, à 54 ans, amène Ernest à prendre du recul. Il s’éloigne de la gestion des affaires pour mieux se consacrer à sa grande passion, la science. Il dépense sans compter pour ériger et soutenir des instituts universitaires, qui forment une véritable cité scientifique au cœur de Bruxelles. Ce seront les instituts de physiologie en 1895, de sociologie en 1902 (la future bibliothèque Solvay) et l’école de commerce Solvay en 1903. Il initie aussi les congrès de physique et de chimie déjà évoqués et qui attireront et attirent encore aujourd’hui à Bruxelles les superstars de la science. Ces sessions aboutiront notamment par à-coups successifs à la théorie de la mécanique quantique. Le congrès de 1927 marquera à ce sujet un tournant décisif dans l’histoire de la physique. Mais en 1922, Ernest Solvay s’éteint, à l’âge de 84 ans. Ses enfants, son clan, ont pris le relais, occupant tous les postes clés du groupe pendant plusieurs générations et étendant encore l’empire par une efficace politique d’alliances (des mariages surtout) avec les autres grandes familles industrielles de Belgique. La multinationale affronte sans trop de dommages les deux guerres mondiales, souffre davantage durant la période entre les conflits, au moment de la montée des nationalismes. À plusieurs reprises, le groupe, devenu une société anonyme en 1967, va devoir se diversifier (matières plastiques et peroxyde d’hydrogène puis pharmaceutique) ou se recentrer. En 2011, il connaît un nouveau tournant décisif en fusionnant avec le groupe français Rhodia. Aujourd’hui, Solvay est un groupe de 29.400 employés, présent sur 117 sites dans 56 pays et fort d’un chiffre d’affaires de 10 milliards d’euros par an, dont l’ambition est d’être leader mondial dans la plupart de ses activités. Et dire que toute cette aventure a débuté dans une usine à gaz, dans l’atelier d’un autodidacte qui s’est improvisé petit chimiste…

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