Ingénieurs industriels: «La pénurie ne se résorbe pas»

Depuis la chute vertigineuse de ses inscriptions en 2008, la «catégorie technique» de la Haute école de la province de Liège peine à retrouver un taux de diplômes suffisant pour répondre à la demande des entreprises.

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Directeur-président de la Haute école de la province de Liège (HEPL) depuis plus de six ans, Toni Bastianelli a également dirigé la « catégorie technique » de son établissement. Lui-même diplômé en 1978 de ce qui s’appelait encore alors l’Isil (l’Institut supérieur industriel liégeois), il porte un regard évolutif sur la formation des ingénieurs industriels. Toutes sections confondues, la HEPL est aujourd’hui la plus grande haute école de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle fait partie des onze établissements d’enseignement supérieur francophones qui organisent en leur sein un cursus à destination des futurs ingénieurs industriels.

« Il y a une pénurie de 500 ingénieurs chaque année en Fédération Wallonie-Bruxelles. » C’est ce qu’affirmaient dernièrement dans nos colonnes trois fédérations professionnelles (Agoria Wallonie, CCW, Essenscia Wallonie et Bruxelles), qui représentent ensemble près de 33.000 entreprises en Wallonie et à Bruxelles. Qu’en pensez-vous ?

C’est effectivement un véritable problème. D’autant que cette pénurie d’ingénieurs ne se résorbe pas. On constate aujourd’hui une certaine désaffection pour les filières techniques et technologiques. Ce qui, par certains aspects, est paradoxal dans la mesure où les jeunes doivent se rendre compte qu’ils sont baignés dans les technologies, qu’elles ne sont pas là par hasard et que c’est à eux de participer à leur développement. À maintes reprises, j’ai eu l’occasion de discuter avec des patrons d’entreprises qui m’expliquaient qu’ils avaient des contrats potentiels à décrocher, mais qu’ils n’osaient pas toujours les signer car ils manquaient d’ingénieurs. Pour un chef d’établissement comme moi, c’est très frustrant d’entendre qu’il y a un potentiel économique dans ce secteur mais que nous ne sommes pas en mesure de diplômer suffisamment d’étudiants pour répondre à la demande des entreprises.

Combien d’ingénieurs industriels diplômez-vous chaque année ?

Nous diplômons annuellement entre 65 et 70 étudiants. En première année, on dénombre une centaine d’inscrits. Sur les cinq années du cursus, on totalise quelque 400 étudiants. Pas plus. Alors que l’on en diplômait quelque 850 pour les quatre années confondues il y a vingt ans. Cela s’est ensuite maintenu autour des 720 diplômés pendant de nombreuses années. Nous avons connu un tassement des inscriptions en 2003-2004 au moment de l’allongement de la durée des études dans le cadre de la réforme Bologne, puis une chute vertigineuse en 2008. Le nombre d’inscriptions est progressivement remonté mais nous n’avons jamais retrouvé les niveaux que nous atteignions dans le passé. Je suis convaincu que si chacune des onze hautes écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui organisent des études d’ingénieur industriel doublaient le nombre de ses diplômés, ce ne serait pas encore trop.

Que faites-vous pour enrayer cette tendance et attirer davantage de jeunes dans votre filière ?

Le choix des études doit rester une liberté absolue. Mais nous pouvons travailler sur la sensibilisation. C’est ce que nous faisons régulièrement avec les trois fédérations professionnelles que vous évoquiez. Agoria Wallonie va sortir prochainement une brochure intitulée « Ingénieur, l’atout majeur ! » contenant une série de thèmes dont l’objectif est de mettre en lumière l’intérêt de cette formation. Par ailleurs, la catégorie technique de la HEPL diffuse à l’adresse des étudiants de l’enseignement secondaire une publication (« MagaTec ») qui reprend une série de réalisations et de projets menés par ses étudiants.

Nous pensons en effet qu’il est important que le goût pour les sciences, les mathématiques, les technologies se développe le plus tôt possible chez les jeunes. Idéalement, avant leur entrée dans le secondaire. Les études d’ingénieur industriel sont des études qui se préparent.

À quoi ressemble « l’étudiant type » qui s’inscrit chez vous ?

Il est difficile de « typer » nos étudiants car il y a bien évidemment une grande diversité de profils qui s’inscrivent chez nous. Mais je dirais que c’est quelqu’un qui a un certain goût pour les sciences et qui, au cours de son parcours scolaire, a apprécié les mathématiques en général. C’est aussi quelqu’un qui est attiré par les techniques et qui se sent le goût de participer au développement industriel et technologique. Enfin, c’est quelqu’un qui doit avoir cette capacité de jongler à la fois avec la théorie et le terrain. Concevoir, développer et résoudre des problèmes, tel doit être le moteur de l’ingénieur industriel.

Qu’est-ce que l’ingénieur industriel apporte de plus ou de différent par rapport à l’ingénieur civil au sein des entreprises ?

Je ne tiens pas ici à faire de la publicité comparative, mais je dirais que la formation en ingénieur industriel met davantage l’accent sur le côté pragmatique du cursus et sur la continuité entre la formation théorique de base et les aspects pratiques. Tout au long de son parcours, l’étudiant en ingénieur industriel est plongé dans des travaux pratiques, dans des laboratoires avec, en bout de cursus, un stage participatif d’une demi-année scolaire. De sorte que lorsqu’il arrive sur le marché de l’emploi, il s’est déjà frotté à la conception, au développement, à la résolution de problèmes. Il est également confronté à la recherche appliquée. L’ingénieur civil formé à l’université s’oriente davantage vers la recherche fondamentale. Les entreprises sont très clairement demandeuses des deux types de profils. Il n’y a absolument pas aujourd’hui de remise en cause d’une formation par rapport à l’autre.

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