AaRON: «De la musique pour l’âme et pour les pieds»

Toujours en mouvement, comme en témoigne leur troisième album “ We Cut the Night ”, le duo français revient sur les devants de la scène. Rencontre avec Simon Buret et Olivier Coursier, l’arbre à deux têtes d’une formation résolument à part dans le paysage musical d’aujourd’hui.

Temps de lecture: 8 min

Votre maison de disques cite Nick Cave, Human League et New Order, sur les cendres de Joy Division, comme influences. Vous sentez-vous proches d’eux ?

Simon Buret : Human League, je connais très peu. Sincèrement. Joy Division, pareil, je connais à peine, et Nick Cave, un peu plus. On ne se retrouve pas tellement dans ces groupes parce que nos influences ne sont pas liées à des courants musicaux. Ce sont plus des peintres, des sculpteurs ou des auteurs qui nous influencent. C’est complètement différent. En fait, ce sont nos vies qui nous guident, plus qu’autre chose.

Olivier Coursier : Pour ce qui est de se réinventer, c’est nécessaire et c’est pour cela que nous avons sorti un troisième album. Si on avait senti qu’on n’avait rien à dire, on ne serait jamais entrés en studio pour éviter la redite. C’est la base de notre travail : voir qu’on a envie de reprendre la parole.

Quels sont les artistes dans le domaine de l’art contemporain, par exemple, qui vous nourrissent ?

S. B. J’ai découvert un sculpteur qui s’appelle Daniel Arsham dont je suis ultrafan. Il redéfinit beaucoup de choses en sculpture dans le fond et dans la forme. Comme nous, on essaie de lier les deux. L’exposition de Bill Viola nous a beaucoup marqués aussi. Il faut s’autoriser à se laisser traverser par d’autres univers. Ce nouveau disque, c’est la notion du passe-muraille. Sur la pochette de l’album, nous avons des couvertures de survie sur le visage. L’idée centrale, c’est : Qu’est-ce que tu traverses et qu’est-ce que tu emmènes vers la lumière ? D’où le titre “ We Cut the Night ”.

Comment vous appropriez-vous ces influences ?

S. B. Il ne s’agit pas tant d’intellectualiser les choses que de faire un lien entre chaque façon de créer. On se disait avec Olivier qu’on souhaitait plutôt figer des instants fugitifs, des émotions qui nous traversent. En quelque sorte : comment faire des polaroïds musicaux ? Quels muscles mettre autour d’une mélodie en squelette ? La déconstruction de quelqu’un comme Daniel Arsham peut avoir des résonances immédiates en musique. Au final, il faut que ça reste des chansons. On s’attache à faire de la musique pour l’âme et pour les pieds. Il faut que les gens dansent.

Comme vous êtes plus influencés par l’art en général que par des groupes ou artistes pop, vous retrouvez-vous à faire de la musique par hasard ?

S. B. Certaines musiques comme le rock, le hip-hop ou le punk ont ce lien de vie qui fait que tu écoutes de la musique punk parce que tu es punk. Je n’ai jamais fait de la musique pour serrer des nanas, par exemple. Le déclencheur musical est venu de ma rencontre avec Olivier. Je n’ai jamais eu de groupe au lycée. On a voulu travailler ensemble et mettre en musique nos émotions sans faire partie d’un mouvement musical. Mais bien pour raconter des choses. Ce nouveau disque n’est rien d’autre qu’une collection de mouvements de vie. Ensuite, je m’en fous de savoir si je fais partie de telle famille ou de tel groupe parce que le but, ce n’est pas ça.

Reste qu’il est difficile de vous mettre dans une case, ce qui est plutôt intéressant, finalement…

S. B. Tant mieux. Nous sommes une famille de deux. Pourtant il y a plein de groupes qu’on adore. Dernièrement, le disque de Sufjan Stevens m’a retourné. Rodriguez aussi.

O. C. J’aime beaucoup FKA Twigs parce que j’aime bien les artistes qui donnent l’impression de faire avancer les choses. Parfois, c’est un peu trop géométrique au point d’oublier la chanson, mais c’est très intéressant. Cela dit, récemment on écoutait Lou Reed, c’est un peu le grand écart.

Vous évoquiez au début de cet entretien votre envie de raconter des choses. Quel a été le déclic de ce nouvel album ?

S. B. J’étais à New York et la chanson “ Blouson noir ” est venue à moi alors qu’Olivier avait fait une première ébauche d’une matière qui est devenue “ We Cut the Night ”. On a télescopé les deux en se disant qu’on tenait quelque chose. Du coup, ça a lancé le disque. J’ai un carnet avec beaucoup d’écrits et à un moment, il faut que je fasse sortir mon ressenti. À la fin du deuxième disque, je pensais pourtant que j’étais asséché. La grosse différence pour cet album, c’est qu’Olivier a pu avoir un studio dans lequel on a séjourné sans voir les heures passer.

O. C. Les deux premiers disques, nous les avons véritablement faits chez moi, à la maison et pour celui-ci, on a eu un studio à Paris dédié à AaRON. C’était magique parce qu’on a passé 365 jours, quasi au jour près, à travailler sur ce disque.

À la fin de la tournée précédente, vous avez pensé à arrêter le groupe ?

S. B. Pas à arrêter le groupe. En revanche, je me disais que je devais retrouver certaines choses. Le temps est tellement différent en tournée. Je pense que je suis quelqu’un qui a besoin de me dire que l’inconnu est devant moi, que les choses ne sont pas écrites et que tout est possible. Je ne veux pas tricher avec les émotions. Ça ne s’explique pas. Je ne voulais pas être piégé dans le rôle du chanteur du groupe cool. Je ne sais comment dire, en fait. L’idée, c’était d’avoir un album homogène, connecté avec tout ce qu’on avait à l’intérieur. Et le mettre en lumière.

Autant le monde d’aujourd’hui est devenu paranoïaque et anxiogène, autant votre nouvel album est apaisé et lumineux. Comment expliquez-vous ce contraste ?

S. B. Je ne suis pas dans la paranoïa. Pas du tout. Aujourd’hui, on a le choix. C’est sûr que ce disque est traversé de tourments, mais c’est toujours dirigé vers la lumière. L’important dans la vie, en ce qui me concerne, c’est de trouver son sens. De voir où je suis bien, apaisé. C’est un disque qui parle beaucoup de voyages. On a beaucoup voyagé avant de le faire, à deux et avec des amis.

Il fallait ramener aussi des choses de la nature. Même à travers “ Blouson noir ”, qui a été fait à New York dans un décor très urbain et graisseux. Ce n’est même pas le fait d’être apaisé, c’est de comprendre qu’on fait partie d’un tout. C’est aussi con que ça.

Ce disque est plus votre réflexion sur votre place dans le monde d’aujourd’hui ?

S. B. C’est aussi forcément en résonance à l’actualité. Mais l’actualité est aussi connectée. Je veux dire par là que tu vois le mal, mais il y a aussi beaucoup de beau. Pour en parler concrètement, c’est ce qui s’est passé à Paris avec “ Charlie Hebdo ” : on a vu des milliers et des milliers de gens défiler dans la rue après les attentats. Voir l’émotion générée par quelque chose d’aussi horrible, c’était sublime. La musique a ce pouvoir-là également : tu as toujours le choix entre la belle partie et la plus moche. “ We Cut the Night ”, c’est aussi ça, de l’émotion véhiculée par ce lien invisible qui relie les gens. Il y a un moment où la musique que tu fais ou que tu écoutes te relie à l’émotion de quelqu’un.

La relation qu’AaRON a tissée avec son public est très forte. Que vous a-t-on dit de plus dingue à propos d’une de vos chansons qui ferait office, justement de “ lien invisible ” entre l’artiste et son public ?

S. B. Le plus fou, c’est quand on donne ton prénom à un enfant. Je t’avoue que ça me dépasse un petit peu. Ce n’est pas de toi qu’on parle. C’est l’émotion générée par la chanson. Ça reste très troublant parce que tu associes à la vie de quelqu’un ce que tu as fait, toi, avec ton groupe. Les tatouages avec des bouts de phrase, je t’avoue que ça me perturbe aussi.

O. C. À Istanbul, récemment, on a rencontré un journaliste iranien qui nous a expliqué l’importance de nos textes chez eux. Que ce mec te dise qu’il écoute “ Rise ” en boucle depuis deux ans, c’est assez magique comme sentiment.

Comme The National, par exemple ou même Radiohead à ses débuts, vous avez un rapport très intime à la musique. C’est peut-être pour cela que vous touchez autant de gens ?

S. B. J’en parle parfois avec d’autres musiciens, des groupes qui ont du succès et qu’on croise sur la route. Je ne peux pas échanger, à part dans l’émotion et dans ce qu’on raconte, parce que très vite, ça devient musical et technique, et ça ne m’intéresse pas. Ce que j’aime vraiment, c’est la lumière d’un moment donné et son pourquoi.

Un mot sur “ Onassis ”, chanson de ce nouveau disque ?

S. B. Elle est aussi née à New York. En plein hiver avec un ciel très bleu, mais avec un thermomètre qui affiche -12 °C. J’étais dans Central Park, au Jackie Onassis Reservoir, qui était gelé. À cette époque de l’année, il y a beaucoup d’oies sauvages. J’étais dans une période de renaissance dans ma vie. Voir ces oies qui partaient vers le soleil, j’ai trouvé ça complètement fou. J’avais trouvé l’axe et on l’a construit comme une cathédrale, comme ces vitraux qu’on empile. En fait, c’est un morceau sur le lâcher-prise. J’adore cette sensation face à cette nature brute représentée par des oies sauvages avec ce triangle qui s’envole. Il faut être disponible aussi devant des moments comme ceux-là.

Sans parvenir à y mettre des mots, cette chanson est somme toute un peu différente. Vous avez une opinion ?

S. B. Je ne sais pas ce qui se passe dans l’oreille des gens avec ce morceau, mais certains entendent des choses totalement différentes. Même le mec qui a mixé le son entendait du Michael Jackson. Quelqu’un d’autre me parlait d’une cathédrale et c’est vrai que je pense à celle de Notre-Dame de Paris. Ce qui est sûr, c’est qu’on aime y mettre plusieurs couches, ce qui enrichit et multiplie les degrés de lecture.

“ We Cut the Night ”, AaRON, Cinq 7/Wagram Music/Pias. AaRON sera en concert le 13/11 à la Rockhal (Luxembourg), le 03/12 au Reflektor (Liège, complet), le 04/12 à l’Eden (Charleroi, complet) et le 24/02 à l’Ancienne Belgique (Bruxelles). www.abconcerts.be

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une