Quand l'Europe voit les migrants en double ou en triple

Frontex, l’agence européenne chargée de coordonner la gestion des frontières extérieures, a récemment annoncé que 710 000 migrants étaient entrés en Europe entre janvier et septembre 2015. Selon cette agence, ce chiffre révèle ainsi un « afflux sans précédent » en comparaison avec l’année dernière, où 282 000 arrivées avaient été comptabilisées. Quand j’ai découvert ce chiffre sur Twitter, j’ai tout de suite su que quelque chose clochait.

More than 710 000 migrants entered EU in first 9 months of 2015, Greek islands remain most affected pic.twitter.com/7oQT6Cewkg

— Frontex (@FrontexEU) 13 Octobre 2015

(Plus de 710 000 migrants sont entrés en Europe au cours des 9 premiers mois de 2015, les îles grecques restent les plus concernées)

 

Car le chiffre avancé par Frontex ne témoigne pas seulement d’une augmentation considérable par rapport à 2014, il est également bien plus élevé que ceux publiés récemment par l’ONU et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Celles-ci estiment en effet que 590 000 personnes sont arrivées clandestinement en Europe par la mer.

Or ces données sont cruciales. Elles ont un impact considérable sur le débat public concernant la crise des migrants et les médias les reproduisent généralement très vite - d’autant plus quand elles révèlent une augmentation soudaine du nombre d’arrivées. Quant aux politiciens anti-immigration, prompts à considérer que l’Europe subit belle et bien une invasion, ils n’attendent que ce genre de chiffres pour appuyer leurs arguments en faveur d’une fermeture des frontières.

Depuis quelques temps déjà, je nourrissais des doutes sur la façon dont Frontex collectait, agrégeait et présentait des données issues de diverses sources. Or je me suis aperçu, il y a peu, que l’agence confondait le nombre de passages de frontières avec celui des entrées effectives au sein de l'Union européenne (UE).

Or les deux ne se recoupent pas, comme le montre bien un examen attentif de l’itinéraire utilisé par les migrants depuis la Grèce à travers les Balkans. En effet, les personnes qui arrivent en Grèce sont comptabilisées par Frontex pour avoir franchi les frontières extérieures de l’Europe. Mais les mêmes quittent ensuite le territoire de l’UE pour traverser des pays comme l’Albanie, la Macédoine ou la Serbie, avant de «ré-entrer» en Hongrie ou en Croatie, et de rejoindre leur destination finale (par exemple l’Allemagne). Et si pour une raison ou pour une autre, un des pays européens les renvoie dans un pays de transit (comme la Hongrie l’a fait avec la Serbie voisine), les migrants vont traverser une troisième fois la frontière et être de nouveau comptabilisés par Frontex.

Je décide alors de questionner l’agence via Twitter.

@FrontexEU how can you be sure you are not double-counting as not everyone is identified & people cross multiple #EUborders? #refugeecrisis

— Nando Sigona (@nandosigona) 13 Octobre 2015