Les jours bleus de Louise Bourgeois

Cinq ans après son décès, Louise Bourgeois (1911-2010) demeure incontournable sur la scène artistique internationale : plusieurs expositions monographiques lui sont consacrées cette année à Londres, Stockholm et Munich, avant de voyager en Europe et jusqu’à Moscou. Plus près de chez nous, à Ixelles, Xavier Hufkens rend hommage à l’immense artiste à travers une exposition présentant plusieurs séries de gouaches tardives ainsi qu’une série de têtes brodées datant du début des années 2000. L’ensemble est repris dans un catalogue paru pour l’occasion avec un essai de Philip Larratt-Smith, curateur indépendant qui prépare actuellement une édition complète des écrits psychanalytiques de Louise Bourgeois.

Celle-ci a toujours accordé à la couture une dimension symbolique particulière : issue d’une famille de restaurateurs de tapisseries, son enfance a baigné dans le textile. Elle en est venue à considérer la couture comme un acte de reconstruction, de réparation, de réconciliation. Ses têtes en tissu, dont une série est montrée chez Hufkens, sont apparues tardivement dans son œuvre, alors que l’artiste était déjà âgée de quatre-vingts ans : elles sont conçues sur la base d’un noyau central autour duquel Bourgeois ajoute des couches de tissu (toutes issues du même vêtement) grossièrement cousues entre elles à la main. La couleur bleue est par ailleurs choisie pour sa charge symbolique : elle représente, aux yeux de l’artiste, la souffrance et la mélancolie. Bourgeois avait ainsi ses « jours bleus » de désespoir improductif, par opposition aux bons « jours roses » créatifs.

Contrairement à d’autres pièces plus anciennes dans lesquelles on décelait davantage d’agressivité et de violence à travers la découpe et la déchirure du tissu, cette série tardive des têtes bleues se concentre sur le fait de rassembler les fragments de tissu, de les réunir par la couture – une forme de résilience, un acte thérapeutique face à son anxiété de longue date et sa peur de l’abandon. La sculpture la plus importante de la série fait partie des « cellules » emblématiques de la dernière période de l’artiste. Réalisé à partir de matériaux récupérés, incorporant des objets trouvés et cinq têtes en tissu suspendues (prisonnières de cette « cage » symbolique et réelle), cet assemblage évoque l’histoire personnelle de Bourgeois – une représentation psychologique et émotionnelle de sa propre famille.

Du bleu au rouge

En contrepoint de cette série des têtes bleues, sont exposées plusieurs séries de gouaches dans les teintes roses et rouges, représentations par excellence du féminin attestant, malgré l’âge avancé qu’avait atteint Bourgeois quand elle les a réalisées, de ses préoccupations constantes à l’égard de la sexualité, de la grossesse et de la maternité. Une série déploie les courbes de femmes enceintes dont on aperçoit le fœtus bleu, perdu dans la matière du ventre et des seins ; une autre explore avec beaucoup d’ambiguïté l’acte sexuel. Toute sa vie, l’artiste aura ainsi questionné sans relâche, jusqu’au bout, la distance entre le masculin et le féminin, la vie et la mort, la créativité et l’inertie.

Louise Bourgeois. Les têtes bleues et les femmes rouges, Galerie Xavier Hufkens, 6 rue Saint-Georges, 1050 Bruxelles, jusqu’au 31 octobre, du mardi au samedi de 11 à 18h, www.xavierhufkens.com, 02-639.67.30.