Trois pièces majeures d’Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra de Paris

Elle nous surprendra toujours ! » Telle était la réflexion d’une spectatrice enchantée, à la sortie de la soirée répertoire d’Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra de Paris. Le plus étonnant dans ce cri du cœur était à chercher du côté de ce qui le motivait. « Dans la première pièce, elle a montré des choses qu’on n’avait jamais vues chez elle », confiait cette assidue qui suit la chorégraphe belge depuis 1990. Pourtant, la première pièce en question n’est autre que le Quatuor nº4 de Bartók, chorégraphié par Anne Teresa De Keersmaeker en… 1986. « Ça dit plusieurs choses, nous confiait la chorégraphe, quelques heures plus tard. D’une part, l’importance de l’écriture. Sans cela, les choses ne peuvent tenir sur la durée. À la création en 1986, nous avons travaillé un an sur cette pièce pour créer une véritable composition. C’est cela qui permet de la reprendre et la transmettre aujourd’hui. Par ailleurs, la danse est un art éphémère. Pour qu’il y ait continuité, il faut que les choses soient incarnées. D’où l’importance de ce genre de soirée où le répertoire est mis à l’honneur. »

On ajoutera que l’enthousiasme de cette spectatrice montre à quel point Anne Teresa De Keersmaeker a marqué son époque et continue à marquer l’époque actuelle. Etonnant en effet de voir comment une pièce créée il y a quasiment trente ans peut encore surprendre et enthousiasmer un public conquis au point de croire qu’il s’agit là d’une nouvelle création. En cela, la soirée Bartók/Beethoven/Schönberg présentée par le Ballet de l’Opéra de Paris est un modèle du genre. Commençant avec le Quatuor nº4 de Bartók (1986) créé pour quatre danseuses et un quatuor à cordes, elle continue avec Die Grosse Fugue créée en 1992 sur la musique de Beethoven avec un groupe essentiellement masculin et toujours un quatuor à cordes. Enfin, elle se clôt sur Verklärte Nacht de Schönberg (1995) rassemblant garçons et filles dans une chorégraphie qui assume pleinement son romantisme échevelé.

La danse est constamment célébrée dans cet enchaînement de pièces majeures, mais on constate surtout à quel point notre compatriote est une chorégraphe d’exception, sachant jongler comme personne avec le temps, l’espace, les déplacements, la multiplicité des corps, des points de vue, des développements… « C’est qu’il y a derrière chacune de ces pièces énormément de travail, explique-t-elle. On prend la danse au sérieux et c’est un travail de longue haleine. C’est un processus de travail très difficile pour des questions de moyens, mais aussi parce que beaucoup de gens n’ont plus la patience de ce genre de choses. Aujourd’hui, il faut produire beaucoup et vite. Ce qui est antinomique avec notre travail. »

On ne peut dès lors que se réjouir de voir que des grandes maisons comme l’Opéra de Paris inscrivent à leur répertoire les pièces emblématiques de la chorégraphe belge. Encore faut-il parvenir à les transmettre à des danseurs venant d’un tout autre monde. « Pour la transmission, j’ai toujours pu compter sur les danseurs qui ont assuré les créations avec Rosas, sourit la chorégraphe. Ici, le travail de Johanne Saunier et Cynthia Loemij a été essentiel pour la transmission du Quatuor. Par ailleurs Jakub Truszkowski, Mark Lorimer, Bostjan Antoncic et Samantha van Wissen ont tous été là pour les répétitions et la transmission des trois pièces. C’est une chose très belle, je trouve. Il n’y a pas d’autre art où les choses se passent de cette façon. Certains travaillent encore avec Rosas, d’autres ont poursuivi leur chemin ailleurs, mais tous sont là pour transmettre. Ce qui est loin d’être simple car transmettre, c’est donner à quelqu’un d’autre, mais c’est aussi accepter que le corps change, vieillit et que des corps plus jeunes doivent prendre le relais. Quelque part, c’est accepter sa propre disparition. »

La danse, elle, ne disparaîtra pas grâce à la générosité des interprètes de la première heure et l’engagement des danseurs du Ballet de l’Opéra. Celui-ci n’est pas mince quand on sait qu’ils alternent constamment pièces classiques, pour lesquelles ils ont été essentiellement formés, et œuvres contemporaines demandant un tout autre type d’investissement. On le sent dans le Quatuor de Bartók, parfaitement exécuté, mais manquant encore un peu de ce tranchant qui devrait s’imposer lorsque les danseuses se le seront totalement approprié. La Grosse Fugue, par contre, emmenée par Alice Renavand à la tête d’une équipe de sept danseurs masculins, explose magistralement, de bout en bout. Quant à Verklärte Nacht, après un démarrage un peu froid et tendu, la pièce se déploie magnifiquement dans les nombreux duos permettant notamment à de jeunes danseuses comme Léonore Baulac et Letizia Galloni de révéler toute l’étendue de leur talent.

Jusqu’au 8 novembre à l’Opéra de Paris (Palais Garnier), www.operadeparis.fr.