L’alien tant attendu: l’expatrié réfugié

Interpellé par la citation gabonaise « L’homme brave inspire de nombreux chasseurs », je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces femmes, hommes ou enfants, parfois seuls – plus d’un demi-million de personnes – qui se déracinent pour le moment. Laissant derrière eux leurs familles, leur terre natale, leurs affaires, leur maison, leur passé, la chaleur de leur foyer. Vers quoi ? Une Europe en récession, vieillissante. Mais ils viennent avec quoi, dans leur coeur, dans leurs mains ?

J’en ai rencontré une. Je lui ai posé la question…

Arta me dit d’emblée : I rather build a life of « oh well’s » than a life of « what if’s »…

Sa famille avait un excellent statut dans sa ville natale de Chiraz. Mais un jour, alors qu’elle avait 12 ans, son franc-parler lui a fermé toute perspective d’une éducation à sa mesure. C’est alors que son père leur ouvrit les portes de l’exil… en cohérence avec l’éducation d’ouverture qu’il leur avait donné, par obligation.

Voici sa perception de la « crise des réfugiés » – sa version de la valeur qu’elle pense apporter à notre petit pays, 55 fois plus petit que le nôtre, hôte de la plus vieille civilisation du monde.

1. Complices : Nous sommes tous complices des guerres et événements qui se passent dans les pays d’origine des réfugiés : ressources énergétiques, minéraux pour nos GSM et appareils électroniques – plus jamais je ne jugerai l’aspiration à ces personnes d’accéder à cette même technologie. Ce serait un comble.

2. Un atout pour le pays : Ils ne sont pas là pour être un poids, mais pour être un atout pour le pays et contribuer à cette société qui lui donne les opportunités de devenir quelqu’un. Ils sont, en quelque sorte, les ambassadeurs de leur pays. Ils le sentent comme ça. En lui en parlant, je sens autant d’attachement pour sa terre natale que de fierté de la représenter sur la nôtre.

3. Excellence personnelle : Arta me dit : « Peu importe combien d’épreuves il y aura, je continuerai toujours avec une détermination puissante. Je ne sens pas désirée, donc au lieu d’apprendre une langue, j’en apprends 3 – je travaille 3x plus pour le même résultat final ». Dans nos pays occidentaux, nos enfants ont été chouchoutés, devant divers écrans, dans nos maisons surchauffées. J’ai comme l’impression qu’on est en train de se faire dépasser…

4. Pression de l’autorité et civisme : Les pays là-bas sont sous une pression permanente des gouvernements corrompus, avides de pouvoir, ce qui donne un sentiment permanent que le citoyen a fait quelque chose de « mal »… les pays où ils vont en exil, sont précisément les pays qui les ont colonisés ou dominés… – il y a comme une forme de responsabilité à prendre. Cela « drive » la personne à exceller, à faire changer l’avis des Européens sur les réfugiés. Arta a été poussé puissamment dans le dos pour être la meilleure, comme si elle avait quelque chose à prouver. Les migrants se tiennent à carreau pour ne pas avoir de soucis avec la police. Ils s’assurent qu’ils deviennent des citoyens respectables réalisés, vivant un civisme constructif. Ceci afin de prouver qu’ils sont « valables » qu’ils apportent une réelle valeur ajoutée et non pas une moins-value pour la société qui les accueille. Comme ils ne sont pas invités, qu’ils ont fait le mur, ils veulent aussi être fiers d’eux-mêmes.

5. Histoire : Pour ne pas amalgamer, il faut un peu connaître l’histoire et la géographie. Apprenons à discerner au lieu de réveiller la peur. Posons des questions du genre : ta terre natale, ta génération, ta formation, tes rêves, tes talents, ta vision du monde. Et ça se pourrait qu’on apprenne quelque chose… rencontrer l’autre c’est aussi une question d’éducation.

6. Humilité : Au pays parfois, ils ont été gâtés aussi. L’enfant est roi assez souvent. Mais en exil, ils sont traités nettement différemment. Ça apprend l’humilité. Ils sont obligés d’apprendre à ne rien prendre personnellement, et à avancer courageusement et en silence. L’humilité est une qualité propice au développement humain, contraire de l’orgueil qui coupe des autres.

7. Empathie : Ils ont développé une capacité à se connecter avec la peine des autres, avec une empathie émotionnelle (issus quand même de la culture chaude orientale). Dans leur culture d’origine, le collectif est plus important que l’individuel. Dans notre société hyperindividuelle, c’est intéressant de s’en inspirer, de cette solidarité familiale et sociétale. Dans certains pays, on ne va pas dormir tant qu’on n’est pas assuré que tout le monde va bien dans l’immeuble. Ici, on ne connaît souvent même pas ses cohabitants.

8. Culture : Nourriture, danse, musique, arts, poésie, sens de l’accueil, littérature, rites et cérémonies traditionnelles, jours fériés typiques, habillement, connaissance des pays, peuples et cultures, langues, spiritualités… sont autant de dimensions qui ouvrent et qui désamorcent la peur pour paver les chemins du progrès collectif et de la réconciliation entre les humains.

9. Esprit d’entreprise : Le migrant a, par définition, un esprit entrepreneurial. Entreprendre un voyage pareil exige un courage inouï. Comme l’adaptation est très difficile, il préfère souvent avoir son propre business. Comme ça, il reste responsable de son job, sans prendre ou attendre. Cette dynamique-là est, en soi, une valeur inestimable dans un pays où moins que 2 % de nos jeunes entreprennent.

10. L’élément perturbateur : Il ouvre d’autres perspectives sur la vie, sur la création de valeur. Il vient déranger nos neurones et nos conditionnements « standards » – de façon confortable ou non. Ce standard qui est aujourd’hui un peu essoufflé. Cela nous fait entrer dans une période un peu plus sportive de l’histoire – le sport étant salutaire pour une société obèse et sédentaire.

Plus jamais je ne jugerai, plus jamais je ne regarderai un migrant d’une façon distante et détachée. Et chaque fois, j’aurai la perception sélective de la valeur de chacun.

Michel de Kemmeter avec Sanaz Nejati