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Philippe Moureaux: «Je suis celui qui a mis fin au clientélisme à Molenbeek»

L’ancien bourgmestre répond, pour Le Soir, aux critiques sur sa gestion de la commune.

Cheffe Bruxelles Temps de lecture: 5 min

Une semaine après les attentats, Molenbeek est toujours au centre de l’attention. Une situation qui attriste et inquiète l’ancien bourgmestre.

Il s’est confié à nous, depuis sa demeure française où l’attendaient quelques tâches domestiques, avant de revenir dans la commune qu’il a gérée pendant vingt ans (1992-2012).

Avec un peu plus de recul, que vous inspire cette situation ?

C’est un échec qui marque aussi les vingt années durant lesquelles j’ai géré la commune. Mais ce qui me frappe le plus, c’est que ce cancer envoie des métastases dans des endroits où ont été menées des politiques très différentes : Molenbeek et Saint-Denis. Or, la France est très laïque et est à l’opposé de l’ouverture aux musulmans que j’ai essayé d’appliquer dans ma commune. Cela me fait dire que le phénomène n’est pas exclusivement lié à la politique menée sur le terrain, c’est quelque chose de beaucoup plus complexe. Daesh a trouvé, dans une jeunesse qui se sent rejetée, un terreau favorable.

C’est un échec collectif, diriez-vous ?

C’est un échec auquel j’ai modestement participé. Mais c’est aussi un échec global de nos sociétés, qui n’ont pas réussi à intégrer les jeunes. Pour revenir à moi, il ne faut pas oublier que les bourgmestres ont des pouvoirs limités ! On n’a pas tous les leviers. Je crois que, globalement, la politique que j’ai menée était la bonne mais j’ai aussi commis des erreurs.

Si c’était à refaire, que faudrait-il changer ?

Quand il y a eu les premiers départs pour la Syrie, on était presque en train de les encourager. Parce qu’ils allaient lutter contre un monstre. Nous n’avons pas compris les risques. Nous n’avons pas fait assez pour notre jeunesse et, de nouveau, j’ai ma part.

Vous assumez une part de responsabilité. C’est un mauvais procès que l’on vous fait de vous désigner comme seul responsable ?

Après un drame de ce genre, on aurait dû s’unir. Certains me mettent tout sur le dos, c’est lamentable. C’est pour ça que, dimanche, j’ai voulu remettre certaines choses à leur place. Mais maintenant, chacun doit se retrousser les manches. Il faut investir dans les services de police. Ce que moi j’ai toujours fait dans ma commune. Si vous saviez dans quel état j’ai trouvé le commissariat quand je suis devenu bourgmestre : les plafonds s’écroulaient. J’ai littéralement reconstruit la police de Molenbeek, avec l’aide de Louis Tobback. Parce que je suis un homme de gauche qui considère que les quartiers défavorisés ont autant droit à la sécurité que les autres. A la veille de mon départ de la commune, j’avais réussi à obtenir des renforts.

Parmi les reproches qu’on vous adresse, celui d’avoir eu une attitude trop paternaliste à l’égard des mosquées, des imams ?

On me reproche mon ouverture à l’Islam ! Moi qui suis agnostique, je suis d’avis qu’il faut accepter que les citoyens qui le souhaitent puissent pratiquer leur religion. Mais je n’ai jamais pactisé avec le radicalisme ! Par ailleurs, les bourgmestres n’ont pas de services spéciaux, ils n’ont pas les moyens de surveiller les mosquées. Les dernières années de mon mandat, la Sûreté de l’Etat avait perçu certains signaux négatifs, notamment lors des incidents liés à Sharia4Belgium. J’avais donné mon autorisation pour qu’ils puissent surveiller tout cela, je n’ai pas été informé de la suite, je n’avais pas à l’être.

On vous critique aussi, par rapport à l’Islam, pour avoir toléré les accommodements raisonnables ?

Les accommodements raisonnables à la québécoise, je ne les apprécie pas. Je pense qu’ils font fausse route là-bas, cette idée de s’accommoder en dehors de la loi ne me plaît pas. Mais vous savez, des accommodements, on en fait tous les jours. Je vais vous donner un exemple intime : mon épouse est musulmane, elle fait le Ramadan ; pendant cette période, je mange gentiment. Nous faisons donc tous les deux des accommodements. Je trouve cela naturel. Tout comme je trouve normal de me décoiffer quand j’entre dans une église, ou d’enlever mes chaussures quand je vais dans une mosquée.

Avec le recul, vous auriez confié le contrôle social aux grands frères, en les transformant en travailleurs sociaux ?

C’est un sujet délicat. Mais cela avait deux avantages. D’une part, c’est une manière de lutter contre le chômage. D’autre part, ce sont des gens qui connaissent le terrain, c’est un plus pendant les moments de tension, cela peut calmer une situation. Mais, c’est vrai, à d’autres moments, cela peut avoir l’effet inverse. Les gens de l’extérieur sont neutres mais connaissent moins bien le terrain. Il faut donc un équilibre. L’idéal, c’est d’avoir des gens qui vivent sur place et font remonter les informations.

Le 11 septembre 2001 a changé beaucoup de choses ?

Absolument ! Je l’ai perçu sur le terrain. Il y a eu un double moment. L’un, majoritaire, de crainte. L’autre, minoritaire, qui a vu certaines personnes se réjouir ou ne pas croire aux faits. C’étaient des graines de radicalisation. L’autre tournant, dans la commune, c’était avec cheikh Bassam et le centre islamique belge, que j’ai fait fermer. Par contre, peut-être que, par rapport au 11 septembre, j’ai un peu trop joué les maîtres d’écoles : j’ai secoué et menacé les jeunes qui se réjouissaient des attentats à New York, mais c’est tout.

Parmi les critiques entendues à votre égard, le clientélisme et le paternalisme.

Je suis celui qui a mis fin au clientélisme à Molenbeek. Et vous savez, je suis fier parce que beaucoup de gens me faisaient confiance. Ceux qui appellent ça du clientélisme confondent avec le fait d’être proche des gens. Et cette proximité, c’est profondément sentimental et sincère, ça ne s’exprime pas une fois tous les six ans avant les élections. Quant au paternalisme… Ceux qui disent ça, ce sont les radicaux. Parce que les islamistes pointus n’ont jamais cru que l’ouverture à l’Islam de la part d’un mécréant comme moi pouvait être sincère.

Vous êtes inquiet maintenant ?

Oui. Il faut prendre des mesures de police, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais si on ne fait que ça, je crains des lendemains qui déchantent. Il faut rassurer les musulmans qui sont très inquiets, qui craignent d’être persécutés.

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