Menaces terroristes: comment Bruxelles est devenue une ville morte

Il fait un temps à ne pas mettre un terroriste dehors ce samedi matin à Bruxelles, entre pluie glaciale de novembre et giboulées de mars précoces. Pas mieux pour les promeneurs, les touristes et les enfants en quête peut-être d’un Saint-Nicolas généreux. Cette journée pourrie doublée du relèvement du niveau de la menace terroriste sur la capitale a une conséquence visible dans les rues de la ville : elles sont vides, peu d’automobilistes, très peu de piétons. Même s’il faut relativiser : la matinée du samedi est traditionnellement calme dans le centre, la grande foule a surtout ses habitudes durant l’après-midi

En d’autres temps pourris, le public du samedi aurait sans doute trouvé refuge dans les centres commerciaux comme City 2 à la rue Neuve ou les grandes galeries du côté de la porte de Namur et de l’avenue Louise. Impossible pour cette fois, malgré un mince espoir en début de journée : à midi, un à un, les centres commerciaux ont poussé les rares clients sous la pluie et fermé leurs portes placées sous surveillance renforcée par des services de sécurité sur les dents. C’est la conséquence des recommandations du conseil régional de sécurité. Par effet de dominos, les rares magasins qui faisaient de la résistance rue Neuve ou avenue de la Toison d’Or ont presque tous fermé boutique.

Les commerces ont fini par renoncer

Le mouvement de fermeture a été progressif. Dans les couloirs de City 2 vers 10h30, les commerçants se posaient encore beaucoup de questions sur la journée qui s’annonçait. Sur son seuil, devant un magasin privé du moindre client, le vendeur de Planet Parfurm observait la situation : « Il n’y a personne, même par rapport à un samedi normal. Le métro est fermé, c’est un gros problème pour nous. Le Galerie Inno, tout près ici, a gardé ses rideaux métalliques fermés. Je pense que nous allons fermer aussi. »

A 11 h, la perspective devient une certitude quand le parfumeur aperçoit que la boutique Zara, qui lui fait face, rassemble ses clients et les invite à quitter les lieux. Le responsable de la sécurité s’explique en quelques mots : « Les ordres viennent d’en haut, de la direction de la chaîne. C’est la fermeture. » Une décision qui ne fait pas l’affaire des deux vendeuses de Noukie’s, le commerce voisin spécialisé dans les articles pour jeunes enfants.

Céline, la vendeuse, ne décolère pas : « Moi, je veux travailler ! Je me suis levée sans avoir peur ce matin. Si on ferme, on cède aux terroristes. Les informations qui circulent à toute allure sont un énorme problème. On fait paniquer les gens. Regardez, il n’y a personne ! Nous attendons les consignes mais nous allons sans doute aussi fermer le magasin. »

Petit tour par la rue Neuve où la pluie froide a redoublé d’intensité. Les chaînes les plus connues ont imposé la fermeture et même parfois la non-ouverture : Esprit, Camaïeu, Yves Rocher, Levi’s, Celio, Ici Paris XL… Cela tourne à l’épidémie. C&A fait de la résistance et juste à côté Primark n’est pas pris d’assaut par les chalands en quête de fringues à petits prix, c’est à peine croyable.

Impossible de faire cinquante mètres dans la piétonnier sans apercevoir des vigiles au garde à vous, des policiers ou des militaires en tenue de combat. La tension est réelle : les équipes de télévision sont invitées à ne pas filmer les forces de l’ordre et même à ne pas en dire trop sur leurs allées et venues et leur organisation.

A midi, plus de doute possible donc : les recommandations des autorités ont pour conséquence une fermeture complète de City 2 puis de la rue Neuve. Les trottoirs et la plupart des commerces aussi se vident dans le haut de la ville, du côté de l’avenue de la Toison d’Or et de l’avenue Louise. A quinze jours de la Saint-Nicolas, à un peu plus de mois de Noël, ce samedi mort est forcément un mauvais coup pour le commerce bruxellois.

Bruxelles-Midi sous tension

Le niveau maximum de la menace terroriste a aussi des conséquences sur les transports. Pas de métro jusqu’à dimanche après-midi, mais surtout un renforcement des mesures de sécurité dans les gares (Schuman est fermée) et notamment à Bruxelles-Midi d’où partent les TGV en direction de toute l’Europe. Aux abords de la gare, tout est calme samedi matin : autocars et taxis en masse, voitures mal garées, comme d’habitude. Mais une fois franchies les grandes portes vitrées, la tension est perceptible même si la foule des navetteurs de semaine est absente des grands couloirs qui mènent aux quais.

Samedi dernier, après les attentats de Paris, nous avions pu faire le constat d’une situation quasi normale pour l’accès au Thalys vers Paris. Achat du ticket en urgence, salle d’attente, accès au quai et montée à bord du train sans le moindre contrôle. Un voyage sans histoire, idem pour le retour le dimanche soir. Nos billets n’ont jamais été vérifiés à bord du TGV, à l’aller comme au retour.

Cette fois, les contrôles sont renforcés. A la sortie de la salle des guichets, des policiers imposent à l’un ou l’autre voyageur d’ouvrir ses bagages. Les deux salles d’attente, de part et d’autre du couloir central, sont inaccessibles. Des barrières Nadar composent un entonnoir de métal devant lequel trois policiers ont pris position. Tout le monde passe sans histoire, mais pas question de faire le malin ou le rigolo.

L’ambiance est lourde et chacun se plie sans sourciller aux exigences de sécurité. Même chose pour les passagers qui arrivent à Bruxelles : ils sont invités à emprunter un chemin détourné pour rejoindre le hall central. Manifestement, le but est que les flux de passagers ne se croisent pas, ce qui ajouterait de la confusion dans cette fourmilière humaine.

Le témoignage de Roberto est intéressant. Ce Montois s’apprête à prendre les commandes du Thalys de 10h31 qu’il doit mener jusqu’à Roissy avant que le train poursuive sa route vers Marseille. S’inquiète-t-il de la situation, des risques que court peut-être son train ? « Nous n’avons pas reçu de consignes particulières, explique-t-il. Mais je suis évidemment rassuré de voir que des mesures de sécurité sont prises ou renforcées. Je pense d’ailleurs que dans l’intérêt de tous, elles auraient dû l’être depuis longtemps. »