Michel Onfray et la place de l’intellectuel

L’intellectuel français a décidé de quitter le champ médiatique. C’est regrettable pour le débat public, estime Vincent Engel.

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En annonçant sur un plateau télé sa décision de quitter le champ médiatique et de fermer son compte Twitter, Michel Onfray a suscité des réactions qui sont à l’image de celles que son rôle d’intellectuel, et la manière dont il l’assume, provoquent depuis longtemps. Elles sont surtout le reflet de l’incompréhension d’un penseur profond et original et du rejet que subissent les intellectuels aujourd’hui. Plus largement, du rejet d’une pensée qui entend mettre l’actualité à distance, proposer une réflexion approfondie sur des sujets éminemment complexes et se dégager des lectures du monde conditionnées par des idéologies qui confortent un néocolonialisme et une emprise sur le monde toujours plus grande de l’économique, et donc de structures dirigeantes supranationales et toujours plus dégagées des contraintes de la loi.

Puisqu’on m’a fait l’honneur, dans certains commentaires sur le forum des lecteurs, de me comparer à Michel Onfray – et c’est bien un honneur car je n’ai pas la prétention d’arriver à la cheville intellectuelle de cet homme dont j’admire la pensée et l’érudition, quand bien même je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il dit et écrit –, je commencerai en lui adressant un message personnel : je vous comprends mais je regrette cette décision.

Je comprends, car la situation vécue par Onfray doit être épuisante. On lui reproche de courir les plateaux et de ne penser à rien d’autre qu’à multiplier sa présence médiatique ; personne ne semble considérer que, ce faisant, il assume pleinement, à sa manière, une responsabilité d’intellectuel qui a une opinion – il n’a jamais prétendu qu’elle était la seule valable, mais il demande, et c’est la moindre des choses, que les arguments qu’on lui oppose soient étayés et développés – et qui entend la diffuser le plus largement possible. N’oublions pas que Michel Onfray est le fondateur des universités populaires, par lesquelles il entend proposer les meilleurs cours à ceux qui, de plus en plus, sont exclus d’un savoir et d’une instruction de qualité, approfondie, et sont soumis à l’abrutissement diffusé par la plupart des programmes télévisés.

Un penseur libertaire

Peut-être faut-il avant toute chose rappeler ceci : Michel Onfray est un philosophe libertaire. La pensée anarchiste et libertaire est sans doute une des plus difficiles à appréhender aujourd’hui, à l’heure où l’ultralibéralisme – qui n’a pas grand-chose à voir avec le libéralisme qui nourrit la Révolution française et fonde la démocratie représentative, mais c’est un autre débat – est capable de tout récupérer, y compris la révolte et la révolution. Le Che n’a-t-il pas été utilisé par la filiale luxembourgeoise de Dexia pour une campagne publicitaire ?

Onfray, donc, est un rebelle, un anarchiste, un libertaire, et les écrits qu’il a consacrés à ce sujet sont passionnants. Or, comment peut-on définir cette pensée ? Difficile, certes, de la réduire et de la synthétiser puisque, par définition, elle est multiple ; mais il est néanmoins possible de distinguer quelques principes.

D’abord, la fédération. Pas celle qui est en train de ridiculiser la Belgique aux yeux du monde entier ; la fédération anarchiste est un réseau de cellules, de groupes à taille humaine où chaque individu jouit d’une véritable égalité. Entre ces groupes, nulle hiérarchie non plus, mais des échanges et des dialogues. Au sein des fédérations comme entre elles, un principe de solidarité et de mutualité, qui n’est pas incompatible avec l’indépendance et l’individualité. Solitaire et solidaire, pour reprendre la belle formule de Camus.

Ensuite, le refus de croire qu’un groupe, quel qu’il soit, détient une vérité qu’il pourrait imposer aux autres. Chaque groupe fonde ses règles de vie commune. Quand Onfray dit que le Mali a le droit d’imposer la charia, c’est dans cette logique, mais dans cette double logique : à la fois un droit autonome (auto-nomos, poser à soi-même sa propre loi) et refus de la logique hypocrite de l’Occident qui ne défend les droits de l’homme que dans les pays où il n’y a pas de pétrole.

La pensée libertaire repose également sur la provocation et la diffusion la plus large possible de ses idées. De ce point de vue, et en reprenant le principe de la fédération et des réseaux, on pourrait croire qu’Internet a été inventé par les anarchistes, ou du moins pour eux – ce qui est ironique, quand on sait que c’est l’armée américaine qui l’a développé. Mais c’est aussi révélateur d’une autre caractéristique des libertaires : le retournement des outils de « l’adversaire », ainsi que le démontrent quotidiennement les Anonymous.

Et donc, oui, Michel Onfray a usé (et abusé disent certains) des médias et des réseaux sociaux, Twitter en particulier. Mais les médias ont aussi profité de lui ; Onfray fait de l’audience. Il est, comme on dit dans le jargon radio-télé, un « bon client ». Vif, intelligent, cultivé – et toujours davantage que la plupart des interlocuteurs qui le défient dans une joute où la victoire du contradicteur n’a aucune importance, son seul rôle étant celui d’un boute-en-train, d’un « picador » chargé d’assurer le spectacle. Il l’a fait en connaissance de cause, évidemment, connaissant les risques, et parmi ceux-ci, le principal : n’avoir jamais le temps de développer une idée correctement, être coupé sans cesse, devoir ramasser sa pensée en une ou deux phrases.

La récupération

La première récupération possible est donc bien entendu celle qu’opèrent les médias français qui utilisent Michel Onfray autant que celui-ci les utilise. C’est de bonne guerre, sans doute, et le philosophe aurait peut-être pu s’en accommoder puisque cela s’inscrit dans une logique libertaire. Si on prend la peine de regarder, mais surtout d’écouter ces émissions, ce qu’y dit Onfray, la manière dont il se comporte physiquement, on est frappé par la maîtrise de l’homme, tant sur ses gestes que sur ses paroles. Et surtout, par sa capacité impressionnante de ne pas perdre le fil de sa pensée et de ne pas se laisser entraîner là où il ne veut pas aller – le plus souvent, vers des simplifications grotesques ou vers l’aveu qu’il soutiendrait Marine Le Pen ou Daesh.

La seconde récupération est plus compliquée : celle que Daesh a faite, en diffusant des vidéos où des propos du philosophe semblent lui donner raison et justifier ses actes de terrorisme. Dans un tel détournement des propos et de la pensée, il n’y a pas beaucoup de réactions possibles ; et Onfray a décidé d’annoncer, dans l’émission d’Ardisson, qu’il renonçait aux médias et à Twitter : « Si vous vouliez bien me faire la grâce d’imaginer qu’il faut plusieurs phrases pour exprimer une idée », a-t-il expliqué, tout en sachant que chaque phrase, prise isolément, peut être détournée. « Donnez-moi une phrase d’un homme, et je le condamne à mort », proclamait fièrement Fouquet-Tinville, grand fournisseur de têtes lors de la Révolution.

Les jugements

La décision appartient à Onfray et à lui seul ; ce qui est par contre assez stupéfiant, ce sont certaines réactions, dont certaines combinent à la fois la médiocrité et la lâcheté, comme les couards qui bombent le torse en apprenant la mort de celui qu’ils détestaient mais qu’ils n’ont jamais osé affronter. Sur les forums, nombreux sont ceux qui se lâchent et assassinent verbalement celui qui, selon eux, aurait outrepassé tous les droits en s’imposant dans les médias et en « imposant » ses idées, en s’exprimant là où les autres doivent se taire – lecteurs et spectateurs souvent anonymes qui ne prennent pas un instant en considération qu’ils occupent eux aussi les médias et, somme toute, de manière bien plus massive et permanente que les plus populaires des intellectuels.

Dans le Nouvel Obs, Thierry de Cabarrus cache difficilement sa joie, même si, évidemment, il commence par mettre en doute la décision d’Onfray, lequel n’est à ses yeux qu’un monstre l’ego surdimensionné prêt à tout pour être dans la lumière, y compris à se contredire. Et c’est le reproche que l’on retrouve souvent à propos d’Onfray, et qui n’est possible que si l’on n’a pas pris le temps de le lire et de l’écouter attentivement.

En particulier par rapport à l’islam ; on lui reproche d’être passé d’une islamophobie à une islamophilie, d’abord en pointant ce qui, dans le Coran, justifiait les pires violences, puis en dénonçant la responsabilité de l’Occident dans la haine que les jeunes musulmans (de naissance ou convertis) peuvent lui porter. Mais il n’y a pas contradiction entre les deux points de vue, et pas plus de haine dans le premier que d’amour dans le second ; il ne s’agit que d’un constat objectif, fait par d’autres qu’Onfray.

D’un côté, nombreux, y compris dans le monde arabe, appellent à une relecture du Coran pour en « corriger » les passages les plus controversés, comme l’ont fait les autres traditions du Livre ; de l’autre, il ne faut pas nécessairement être adeptes des théories de la guerre des civilisations pour constater que l’Occident a effectivement semé la ruine et le désordre, et qu’il récolte en partie ce qu’il a semé.

Si vous ne voulez pas croire Michel Onfray, lisez et écoutez l’excellente émission de Matthieu Aron sur France Inter, « Secrets d’info », consacrée à « Daesh : autopsie d’un monstre » ou, pour aller plus loin encore, l’analyse remarquable d’Olivier Roy qui place ce terrorisme dans une histoire plus longue, celle de la révolte d’une génération qui ne trouve pas sa place et pour laquelle, aujourd’hui, la religion est le prétexte idéal – il s’agirait donc, pour Roy, non pas d’une radicalisation de l’islam mais d’une islamisation de la radicalité.

D’autres, proches d’Onfray, lui reprochent justement cette « fuite » ; « C’est quand on est attaqué qu’il faut faire face, se défendre et contre-attaquer ! Et non battre en retraite ! », s’écrie Serge Uleski sur le site Agoravox.

Le bénéfice du doute et le doute du bénéfice

Et si, en prenant du recul, Onfray avait simplement voulu rappeler l’essentiel ? Qu’une pensée riche et complexe – la sienne ou celle de n’importe qui – nécessite du temps et de l’ouverture d’esprit pour être comprise. L’apport majeur d’Onfray à notre temps, ce sont ses livres – et ils sont nombreux. Dans ces ouvrages comme sur les plateaux télés, il y aborde tous les sujets qui touchent à notre temps, assumant ainsi pleinement son rôle d’intellectuel. Mais hélas, il y a infiniment moins de lecteurs prêts à lire des centaines de pages que de téléspectateurs heureux de savourer dix minutes de polémique à l’écran. La retraite que s’impose Onfray – et j’espère qu’elle ne durera pas éternellement – est une invitation à une retraite semblable pour tous.

D’abord, pour tous ceux qui usent et abusent des médias, en particulier les responsables politiques qui, comme l’affirme Jacques Mouriquand sur son blog, participent « à la dévaluation de leur propre parole […] à l’instant même de l’envoi » de leurs tweets – critique qui, bien sûr, s’adresse aussi à Onfray, du moins dans le chef de Mouriquand, il faut replacer l’usage que le philosophe en a fait dans cette vision libertaire que j’ai tenté d’exposer. Ensuite pour le public, qui gagnerait sans doute à prendre le temps de lire les essais d’Onfray, non pas pour se laisser convaincre, mais pour élargir et nourrir leurs réflexions. Car contrairement à un Attali, des penseurs comme Onfray n’attendent pas que leurs lecteurs les approuvent ; les philosophes sont des « accoucheurs » de l’esprit, qui rappellent à chacun, comme Hamlet à Horatio, qu’il y a « plus de choses dans le ciel et sur la terre que ne peut l’imaginer ta philosophie ».

Une crainte

On peut cependant redouter que ce silence soit d’une certaine manière une nouvelle victoire de la terreur, tout comme la montée de la peur et du tout-sécuritaire. En ces jours si particuliers, je ne peux m’empêcher de penser sans relâche à Camus – qu’Onfray connaît si bien – et je me demande ce qu’il ferait. Lui aussi était un intellectuel engagé, présent dans les médias. Rédacteur en chef de Combats, il a fustigé la liesse macabre qui s’était emparée de la presse occidentale au lendemain d’Hiroshima, sans être pour autant un spécialiste de l’armement ou du nucléaire. En homme, en philosophe, en intellectuel, il a pris parti, il a défendu ses positions dans des situations douloureuses et complexes, comme la guerre d’Algérie. Il a été conspué, moqué. Mais tout comme Onfray dit très justement qu’il faut cinquante ans pour « déterminer que les guerres qui ont été faites n’auraient pas dû être faites », il en faut autant pour se rendre compte qu’un intellectuel décrié en son temps, comme Camus l’a été, n’avait peut-être pas tort…

Je crois que Camus soutiendrait Onfray, même si cet autre compagnon de route des libertaires n’a jamais été aussi radical dans ses propos ni aussi provocateur. On peut ne pas aimer, on peut détester Onfray, on peut critiquer ses idées, souligner ses erreurs ; mais c’est cela, le débat. Onfray n’empêche personne de parler, de le critiquer, de l’attaquer. Il incarne, comme d’autres, avec d’autres, la liberté d’opinion et la liberté d’expression. Si Onfray se tait aujourd’hui, qui osera encore défendre une parole différente, provocatrice et intelligente, argumentée, construite ?

Peut-on espérer que, dans un temps que j’espère pas trop éloigné, on prendra le temps de juger Onfray sur le fond, sur ce que disent vraiment ses livres (et pas seulement ses déclarations dans les médias), non pas pour accueillir une parole d’évangile, non pas pour être d’accord avec lui, mais pour renouer avec le sens d’un vrai débat d’idées, qui rend tout le monde plus intelligent ? Notre monde en a grand besoin.

 

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