Les inconnus de la dynastie

Philippe, comte de Flandre, frère du roi Léopold II et père d’Albert 1 er fut jusqu’ici oublié en quelques lettres dans le dédale des généalogies familiales. Son fils Baudouin destiné au trône mourra inopinément à l’âge de 21 ans . L’auteur Damien Bilteryst donne un coup de projecteur sur ces deux protagonistes tombés en désuétude.

Temps de lecture: 5 min

Léopold I er sous-estimait largement ses fils…

En Europe, Léopold 1 er était considéré comme le mentor des souverains, même la reine Victoria qui régnait sur un empire considérable venait lui demander conseil. Il ne venait pas à l’idée de Léopold 1er que ses fils puissent l’égaler et encore moins le dépasser.

Il avait plus d’affinités avec son fils Philippe qu’avec Léopold, pourquoi ?

S’il trouve Philippe nonchalant et désinvolte, Léopold 1 er constate qu’il séduit car il est beaucoup plus vrai que Léopold. Il a beaucoup d’entregent, ce qui fait fureur dans les cours étrangères.

Il y a un rapport de force entre Léopold II et Philippe ?

Entre Léopold et son frère Philippe il y a très tôt des relations d’autorité. Enfant, Léopold avait déjà un ascendant sur son cadet, il lui donnait des ordres.

Philippe était sourd, est-ce que cette infirmité aura un impact sur son caractère et l’isolement dans lequel il se maintient parfois ?

Il est sourd depuis qu’il a 20 ans mais sa surdité ne s’est apparemment pas aggravée. Je pense que c’est plutôt sa nature indolente qui l’a poussé à se retirer de la vie publique. C’est par confort, c’était un homme de plaisir.

Philippe disait qu’il était la “doublure ” de son frère Léopold Il. Il a d’autre part refusé plusieurs fois de ceindre des couronnes royales (Roumanie, Grèce). Était-ce par manque d’ambition ?

Philippe écrit : «Je n’aurai jamais ici qu’un rôle très effacé et je ne m’en plains pas, je n’ambitionne pas la périlleuse et difficile mission de diriger un peuple ». Il a par rapport au pouvoir une réaction de rejet.

Philippe refuse farouchement de se marier et subit la pression de son entourage. La reine Victoria lui dira même : «C’est un devoir envers le roi et envers ton pays. »

Elle lui rappelle que s’il arrivait quelque chose à Léopold II, le pays se retrouverait dans une impasse.

À 30 ans, Philippe finit par faire un mariage de cœur et de raison avec Marie de Hohenzollern…

Au XIX e siècle l’ennemi potentiel de la Belgique était la France. Dans ce contexte, quelle meilleure alliée que la puissante Prusse ? La famille Hohenzollern est une famille de militaires au service du roi de Prusse. Le père de Marie, Charles-Antoine, est un prince libéral et éclairé, qui fut l’équivalent du Premier ministre de Prusse. Il accueille Philippe comme un fils.

Vous dites qu’en réalité deux cours cohabitaient à Bruxelles. Celle de Laeken et celle de la rue de la Régence ?

Il y a la cour officielle du roi à Laeken où l’atmosphère est extrêmement triste et pesante. Il n’y a pas de chaleur familiale. Marie-Henriette boude parfois en public. Il y a en parallèle une “seconde cour ” très harmonieuse, celle du comte et de la comtesse de Flandre. On y réunit des convives qui ont de l’esprit, des poètes, des écrivains. Ce sont deux visions de l’art de recevoir complètement antinomiques.

Philippe est un épicurien, c’est aussi un des premiers bibliophiles d’Europe.

Philippe aime ce qu’il y a de plus beau dans tous les domaines. Il a une des plus belles bibliothèques privées d’Europe mais il collectionnait surtout les livres pour leur esthétique. Par monomanie.

L’année 1869 est charnière. Léopold II perd son fils Léopold qui a 9 ans alors que celui de Philippe, Baudouin, naît quelques mois plus tard. Ça ressemble à une passation de pouvoir…

Symboliquement Baudouin porte un message d’espoir, de renouveau. La génération ancienne a sombré dans la folie – Charlotte la sœur de Philippe est devenue psychotique – et n’a plus d’héritier. Il incarne l’avenir de la Belgique.

Léopold II et Marie-Henriette espèrent encore avoir un fils. Ils auront une fille Clémentine. La lignée s’éteint donc du côté de Léopold II.

Oui. En 1875, Marie-Henriette déclare  : «Selon toute probabilité Dieu destine Baudouin au trône.» Dans la tête de Léopold II, Baudouin devient officiellement son héritier.

Léopold II voulait que sa fille Clémentine épouse Baudouin. Les Flandre refuseront arguant une parenté trop proche.

Léopold II était un souverain très ambitieux. Ce mariage était pour lui un moyen de rester l’ancêtre des rois des Belges par la lignée féminine. Le refus des Flandre accentue la fracture relationnelle entre les deux frères.

Baudouin devient un enjeu entre les deux frères. La presse titre : «Le Roi et le Comte de Flandre se disputent Baudouin comme les Grecs et les Troyens se disputèrent le corps de Patrocle… »

Léopold II a le sens de l’État, son frère celui de la volupté. Le Roi se préoccupe très sérieusement de la formation de son héritier, il veut le préparer à l’exigeante fonction royale. Philippe, lui, ne semble pas vouloir s’apercevoir qu’un jour Baudouin devra conduire une nation.

Les premiers pas de Baudouin dans la vie politique se font dans un climat social délétère – 1885, création du parti ouvrier. Il a un avis très éclairé sur la question.

Baudouin, s’il n’adhère pas aux idées socialistes qui menacent l’ordre établi, a une réelle empathie pour le monde ouvrier. Il est le premier à jeter un regard intéressé sur les masses ouvrières. Dans la pensée monarchiste européenne, c’est une avancée remarquable.

Vous comparez souvent le prince Baudouin au roi Baudouin, pourquoi?

Les deux Baudouin de la dynastie avaient comme point commun une très grande religiosité, un sens du devoir élevé et en même temps des convictions profondes qui dictaient leurs choix et qui les portaient.

La mort du prince Baudouin à l’âge de 21 ans marque à jamais la famille des Flandre.

La comtesse de Flandre dira : «Mon cher Baudouin était si bon. Son cœur tendre aurait beaucoup souffert en cette vie dans la situation qui l’attendait ». Cette pensée l’a aidé à faire son deuil. Le Comte de Flandre, lui, est terrassé, à 54 ans il devient un vieillard aigri du jour au lendemain  : «Mon enfant est fini et moi aussi ».

Après la mort de Baudouin, Albert écrit: «Ah ! Si Baudouin avait vécu, que notre vie eût été différente et plus heureuse ! Quelle force d’être deux au lieu d’un ! Il aurait fait tout mieux que moi  !»

Albert admirait Baudouin. Il est extrêmement modeste et humble par rapport à son frère. En 1930 il demande à son fils, le futur Léopold III, d’appeler son fils Baudouin.

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