Focus des musées sur les droits humains

Lieux de recherche et d’échanges plus que simples espaces d’exposition, des musées se penchent sur la question des droits humains. Focus sur les trois plus récents pour la Journée internationale des droits de l’homme.

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Sans controverse, pas d’impact. C’est justement leur raison d’être et ce qui fait tout leur intérêt, clame David Fleming, président de la Federation of International Human Rights Museums (FIHRM), un réseau international qui n’a rien d’une institution poussiéreuse. Bâti à l’initiative de David Fleming, également directeur des musées nationaux de Liverpool, il a pour vocation d’identifier, de mettre en contact et de faire travailler ensemble tous ces musées soucieux de contribuer activement à la lutte contre le racisme, la discrimination et contre les autres abus. Une initiative bénévole qui rassemble experts et activistes du monde entier pour mener une réflexion humaniste et aussi pragmatique sur leur rôle et leur responsabilité dans l’évolution des sociétés contemporaines. Les musées traitant des droits de l’homme excitent les passions car ils questionnent l’ethnicité, le genre, la sexualité, les inégalités et tous ces aspects sombres du comportement humain que beaucoup préfèrent ignorer. Effectivement, aussi nombreuses que les motivations à les créer, les résistances sont fortes, politiques notamment. Non seulement nos démocraties modernes n’admettent pas avoir créé des problèmes de droits de l’homme, poursuit David Fleming, mais elles ont encore plus de mal à les traiter. Pour preuves, la prudence et les morceaux choisis des très rares musées de l’immigration ou de la colonisation et l’absence de ceux dédiés aux minorités. Si la tendance est aux musées qui traitent de sujets sociétaux, on n’est pas près d’aborder le sujet de l’ethnicité et de la religion qui fait rage partout dans le monde.

Quelques musées se distinguent par leur affirmation des faits, et du contexte politique et historique. Les tensions – et les menaces – qu’ils ont pu causer s’apaisent au fur et à mesure de l’affluence. Lieux de discussions et de conférences en partenariat avec des universités et des ONG, les trois derniers-nés sont en constante évolution selon leurs moyens, les écueils rencontrés et leur créativité.

www.fihrm.be

Le Musée canadien pour les droits de la personne

Ni collection ni commémoration : consacré à l’évolution des droits de la personne, à leur célébration et à leur avenir, le MCDP de Winnipeg au Canada se veut un lieu de responsabilisation, d’apprentissage et d’inspiration pour inciter à la mobilisation. Les technologies multimédias, les expositions interactives d’objets et d’œuvres d’art offrent beaucoup à voir, à lire, à écouter, notamment des témoignages le long de dix galeries thématiques entièrement bilingues dont “ Que sont les droits de la personne ? ”, “ Les tournants de l’humanité ” ou “ Chaque geste compte ”. Contesté de toute part, réévalué de 100 à 350 millions de dollars (95 à 330 millions d’euros) et ajourné, le site a ouvert en septembre 2014 dans la capitale du Manitoba. Effectivement : comment traiter un concept abstrait, donner vie aux idées, mettre en scène une réflexion philosophique sans privilégier un drame humain par rapport à un autre ? À viser l’universel, on risque le flou. L’extrême soin apporté à l’esthétisme, aux effets multimédias et à l’entertainment se fait parfois au détriment d’une réalité contemporaine. Rien sur le terrorisme, les réfugiés, la religion. Alors on s’interroge : pourquoi consacrer une galerie entière au génocide juif et peu de place à ceux perpétrés en Ukraine, en Arménie, au Rwanda ou en Bosnie ? Le massacre des Amérindiens ne figure pas dans les atrocités de masse où l’esclavage aux États-Unis se limite à une citation : Aujourd’hui, les pays qui ont participé à la traite des esclaves doivent faire face au legs de leur Histoire. Une mise en perspective et un éclairage sur les conséquences contemporaines de ces atrocités font défaut. Et c’est avec précaution que celles notamment causées par l’Occident contemporain sont évoquées. Conséquence : les pistes proposées pour contribuer à défendre les droits de l’homme manquent de pragmatisme. Tout est certes critiquable. Difficile de trouver le juste positionnement entre news, analyse et pédagogie. Heureusement, les mises à jour sont constantes. La disparition ou les assassinats de mille deux cents femmes et filles autochtones figurent dans la galerie canadienne. Et le rapport de juin 2015 de la Commission vérité et réconciliation dénonçant un génocide culturel a permis une exposition sur les abus et les sévices infligés notamment dans les Indian Residential Schools jusqu’aux années 90. Il était temps.

Malgré un manque d’audace, le MCDP a le mérite d’informer et de faire s’interroger le grand public.

www.droitsdelapersonne.ca

Mémorial ACTe en guadeloupe

Lorsque l’abolition de l’esclavage fut décrétée en France en 1848, la Guadeloupe comptait 87 000 esclaves. Libérés, ils reçurent un nom. Ce passé douloureux n’est enseigné dans les manuels scolaires français que depuis la loi du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Malgré les Quel gaspillage ! (83 milliards d’euros dans un contexte de misère sociale, 60  % de jeunes au chômage), Rien à faire dans ce quartier mal famé… et autre À quoi bon remuer tout ça ?, le Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage (appelé Mémorial ACTe) a ouvert à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe en juillet dernier. Bâti sur une terre où les plaies du passé sont profondes et les difficultés d’affiliation paralysantes. Dans le souci de contribuer à la réconciliation en offrant un lieu de mémoire collective et de recherche, il offre un parcours de l’histoire de la traite et de l’esclavage, un centre de généalogie où rechercher ses ancêtres, une galerie pour accueillir le festival caribéen de l’image et une salle polyvalente. Le monde entier est impliqué dans ce trafic, insiste Thierry L’Etang, chef de projet culturel et scientifique du MACTe. Ce n’est pas juste l’affaire de trois continents. De l’Antiquité à l’esclavage moderne en passant par l’influence arabe, le rôle des chefs africains qui troquaient leurs hommes contre des marchandises apportées par Portugais, Anglais et Français, le parcours se veut émotionnel et aussi artistique, grâce aux œuvres contemporaines de la zone caraïbe. Oser un tel investissement dans le contexte économique est très courageux, estime Yvon Chotard, président des Anneaux de la mémoire (association rendue célèbre par une éminente exposition internationale sur la traite transatlantique, NDLR). Le MACTe affiche clairement les origines de ce territoire fabriqué par l’esclavage. Monument imposant tourné vers la mer, il témoigne aussi des échanges civilisationnels – trafics culturels, sociaux, artistiques… – inhérents aux grands ports, négriers compris, et se donne les moyens d’échanger avec le monde entier.

www.memorial-acte.fr

Whitney Plantation aux États-Unis

Quand les somptueuses plantations louisianaises éblouissent les visiteurs de leurs richesses passées, à Wallace aux États-Unis, on montre l’envers du décor : les baraques de bois où s’entassaient les esclaves, les outils de travail et, comme autant d’hommages, des murs de granit gravés du nom de milliers d’entre eux, une sculpture en mémoire de tous les enfants réduits en esclavage dans ce comté. Entre la prison-cage et la petite chapelle baptiste, des guides afro-américains exposent les faits historiques bruts étayés de chiffres, suscitant autant de chocs que d’échanges inattendus entre visiteurs blancs et noirs.

C’est le premier site entièrement dédié à l’histoire de l’esclavage aux États-Unis alors que ce pays importa près de quatre millions d’Africains dont un demi-million débarquèrent dans son plus grand port négrier : La Nouvelle-Orléans, à 35 kilomètres de là.

On doit ce lieu de mémoire à l’alliance formidable entre un Blanc, riche avocat, frondeur et unique investisseur, John Cummings, et un Noir, historien sénégalais expert en la matière, peu disert et pondéré : le docteur Ibrahima Seck. Une initiative hardie dans le contexte conservateur sudiste où, à l’instar du reste du pays, ni l’esclavage ni les droits civiques ne sont enseignés, seulement évoqués dans des manuels scolaires. Je veux forcer les gens à regarder l’Histoire et les choses telles qu’elles sont, insiste John Cummings. Afin que les Afro-Américains soient confrontés à l’ignorance de leur propre Histoire, qu’ils découvrent la contribution déterminante de leurs ancêtres à la richesse et à la culture de l’Amérique, les deux hommes n’ont qu’un mot d’ordre : l’éducation. Sans passé, comment construire un avenir ? Après trois siècles d’esclavage, c’est la ségrégation raciale, la pauvreté, les mauvaises écoles…, constate le Dr Seck. On ne peut pas faire ça à des êtres humains et espérer avoir la paix. Les décideurs ont oublié de réparer le tort fait aux Afro-Américains. Afin que ce lieu y contribue jour et nuit, l’Institut Whitney accueillera sur ce site de 800 hectares des chercheurs, des étudiants, une résidence d’artistes, des camps de jeunes et des manifestations culturelles. J’ai essuyé toutes les critiques, s’amuse John Cummings. Sur la “ culpabilité blanche ”, sur le Blanc qui veut se faire de l’argent sur le dos des esclaves, etc. Quand on a pris conscience que la richesse de cette partie du monde – richesse dont j’ai bénéficié – a été créée par les Africains, comment cela se fait-il qu’on ne l’admette pas ? Provocateur pour l’un, observateur patient pour l’autre, les deux activistes abordent quotidiennement les visiteurs, discutant avec eux et provoquant des discussions inespérées sur ce sujet tabou.

www.whitneyplantation.com

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