L’instinct de la vérité théâtrale

entretien

Manon à Lausanne, Juliette à Monte-Carlo, Gilda au Bolchoï, L’Aiglon à Montréal, Les pêcheurs de perles à l’ORW et Les mousquetaires au couvent à l’Opéra-Comique, l’agenda récent d’Anne-Catherine Gillet a été particulièrement chargé.

Quel a été le grand moment de cette année très chargée ?

Je garde un merveilleux souvenir de la très belle production de Manon à Lausanne mais c’est sans doute L’Aiglon qui fut le grand choc. Et, pourtant, je n’ai donné l’opéra à Montréal avec Kent Nagano qu’en version de concert. L’Aiglon fait partie de ces personnages qui portent le poids d’un héritage. J’aime les personnages accablés par le poids d’un destin comme Blanche dans Le dialogue des carmélites ou L’héritière de Jean-Michel Damase. Les choses sont encore plus fortes pour l’Aiglon qui a au-dessus de la tête le fantôme écrasant de Napoléon. Il vit esseulé à Vienne où on va jusqu’à lui interdire de parler le français. Il a une admiration sans borne pour son père et voudrait tellement pouvoir faire ce que ses partisans attendent de lui mais hélas, l’habit est trop grand.

Et puis il y a eu « Les mousquetaires au couvent » à l’Opéra-Comique.

Cela m’a fait un bien fou. C’est une pièce extrêmement drôle et Jérôme Deschamps était dans une forme irrésistible. Après la lourde saison que j’avais vécue et, juste avant les vacances, ce spectacle était une cure de bonne humeur.

Comment décririez-vous votre relation avec un metteur en scène ?

Je n’aime gère les metteurs en scène qui vous laissent faire les choses par vous-mêmes. J’apprécie qu’un metteur en scène apporte une vision d’un personnage. Quitte à me dire : « Attention, tu ne dois pas faire du Gillet mais du Mozart ! » Etrangement c’est quand les exigences sont plus fortes qu’on a l’impression que la puissance du chant en sort renforcée. On est dans le dépassement de soi.

Beaucoup d’héroïnes sont des femmes naïves, des coquettes, des ingénues. Serait-ce un genre machiste ?

Les femmes à l’opéra se laissent souvent manipuler. Prenez Manon : on ne cesse de lui chercher des circonstances atténuantes mais c’est elle qui a accumulé les mauvais choix. Et finalement elle ne devient grande que dans la détresse suprême. Si les femmes à l’opéra sont des ingénues, c’est la violence de la vie qui leur donne une réelle stature. Regardez Gilda dans Rigoletto.

Et Pamina ?

C’est une princesse perdue qui ne cesse de se référer à sa mère qu’elle ne verra qu’une seule fois quand elle apparaît pour lui donner le couteau avec lequel elle la somme de tuer Sarastro. Il est des sentiments maternels plus émouvants. Tout son monde s’écroule et voici que son soupirant, de plus, refuse de lui parler. Mais elle évolue énormément au cours de l’opéra. Au début, les metteurs en scène la montrent comme une poupée mais elle s’humanise et fait toujours les bons choix. A l’arrivée de Sarastro, Papageno lui demande : « Qu’allons-nous faire ? », elle répond tout simplement « Dire la vérité ». Mais Mozart lance vocalement ce « Die Warheit » comme un trait de lumière : on comprend tout de suite qu’une transformation est occupée à se passer chez cette poupée devenue jeune fille et c’est une vraie femme qui conduira ensuite Tamino à travers les épreuves. Naïve par inexpérience, honnête par choix, c’est un très beau personnage.

Liège, Théâtre Royal, du 18 décembre au 5 janvier. Réservation 04 221 47 22 ou www.operaliege.be