Dans l’atelier de la reine Élisabeth

Au fil des décennies, le bleu du plafond en coque de bateau s’est inexorablement délavé jusqu’à adopter une teinte grisâtre, mais la myriade d’étoiles naïves à cinq branches qui s’y alignent encore rappelle, à n’en pas douter, le firmament peint il y a des millénaires dans le tombeau du pharaon Touthmôsis III. Ah, la passion qu’elle avait de l’égyptologie ! Combien de fois, la Reine, un bref moment alanguie dans son fauteuil art déco aux moelleux coussins, n’a-t-elle pas contemplé ce ciel nocturne en y faisant monter les longues volutes de fumée de sa cigarette, peut-être en écoutant sur un gramophone la sonate à deux violons que lui avait composée et dédiée son fidèle ami le violoniste Eugène Ysayë trop vite disparu. Puis, chassant sa rêverie, Élisabeth reprenait l’ébauchoir ou la spatule et retournait à son magma d’argile un instant négligé et tentait de le façonner, de lui donner vie sous les traits de ses sujets favoris: des membres de son entourage, sa famille, comme Ludwig, duc de Bavière ou la princesse Sophie, mais aussi et surtout ses petits-enfants, Baudouin, Joséphine-Charlotte et le petit dernier, Albert. À 4 ans, comme le petit prince de Liège a dû trouver le temps long à jouer les modèles immobiles pour grand-maman !

Cinquante ans après la mort de la troisième reine des Belges, “Soir mag ” a eu l’occasion de pénétrer en exclusivité dans son atelier de sculpture installé dans le domaine royal de Laeken ; de franchir la vitre derrière laquelle sont habituellement cantonnés les visiteurs annuels des serres, pour y photographier, capturer au plus près, les objets chers à la plus artiste de nos souveraines. Ses outils de sculpture favoris s’alignent sur l’appui de fenêtre au côté d’une nuée de pinceaux. Deux boîtes de cigarettes s’empilent maladroitement comme si elles venaient d’être posées là. Alors que, dehors, une fine pluie automnale commence à caresser la grande verrière de l’atelier, le coin salon n’attend plus que l’étincelle prometteuse d’une bonne flambée dans la cheminée. Sur les rayonnages de la petite bibliothèque, les œuvres de Sir Winston Churchill voisinent avec un guide des oiseaux, une biographie de la famille Hohenzollern et un vieil annuaire de la noblesse belge. De l’autre côté de la pièce, le vieux gramophone n’attend qu’un tour de manivelle pour faire chanter les oiseaux de Laeken, dont la douce symphonie de pépiements, sifflements et autres trilles que la Reine avait fait enregistrer pendant des semaines aux quatre coins du domaine. Le salon de style Art Déco colonial avait été acheté au Bon Marché. Il était tout pimpant à l’époque et particulièrement à la mode. Affecté à d’autres usages au départ de la reine pour le Stuyvenbergh, il accuse aujourd’hui le poids des ans et ses coussins fanés laissent entrevoir leur trame. Mais si la poussière a, peu à peu, recouvert ce décor figé pour l’histoire, on peut encore en capturer l’ambiance d’intimité que la Reine avait su donner à cet endroit où elle avait passé un nombre incalculable d’heures, où elle avait reçu ses amis, artistes, intellectuels avec qui elle avait pu nourrir ses connaissances et sa vision du monde.

Le petit prince Albert l’a consacrée artiste de talent !

Inconsolable depuis le décès accidentel du roi Albert I er en 1934, Élisabeth s’était trouvé une nouvelle raison de vivre un an et demi plus tard, lors d’un nouveau terrible drame : le décès de sa bru, la reine Astrid. Élisabeth a décidé d’aider son fils, le roi Léopold III, et de s’occuper de ses petits-enfants encore si jeunes. Laissant la petite famille occuper l’austère château de Laeken, elle s’était installée dans le Pavillon des Palmiers, bâtisse attenante au complexe des Serres où le roi Léopold II s’est éteint en 1909 parmi ses plantes et essences rares. La Reine multipliait les passions. Celle pour la musique est bien connue. Moins ses talents pour le dessin et la sculpture. Si au début elle sculpte au château, elle charge l’architecte Fernand Petit d’édifier un atelier non loin de sa demeure. C’est ainsi qu’en 1938 naît cette masure étrange, comme tout droit sortie d’un conte de fée, avec son toit de chaume et sa grande verrière. C’est là qu’elle façonna le plus célèbre de ses bustes, celui du petit prince Albert. Réalisé le jour de Noël 1938, il remporte une médaille de bronze l’année suivante. Dans une petite niche, une copie en plâtre de ce buste surplombe le petit salon pour l’éternité. La Reine, quant à elle, déserta les lieux en 1951 après la terrible “Question royale ” qui vit son fils démissionner et le roi Baudouin monter sur le trône. Elle allait passer le restant de ses jours au château du Stuyvenbergh. Elle y emporta ses passions intactes. Et la sculpture en faisait assurément partie.