Qui était vraiment l’Homme au masque de fer?

« Un prisonnier dont nul ne sait le nom, dont nul n’a vu le front, un mystère vivant, ombre, énigme, problème », les mots de Victor Hugo à propos du plus célèbre, du plus discret, du plus étrange prisonnier de l’État français de tous les temps : l’Homme au masque de fer. Un homme réduit au secret pendant 34 ans et formellement interdit de révéler son identité, sous peine de mort ! Ce mystère a littéralement enflammé les imaginations et passionné les écrivains les plus rationnels comme les plus romantiques. Il existe pas moins de 48 hypothèses au sujet de son identité… Le lundi 19 novembre 1703, prison de la Bastille, un homme est pris d’un malaise au sortir de la messe. Il décède sur le coup de 10 heures du soir et est enterré le mardi à 4 heures de l’après-midi dans le cimetière Saint-Paul, sous le nom de Marchioly. Aussitôt, les murs de sa cellule sont grattés et blanchis, le carrelage du sol renouvelé, son linge et ses affaires, vêtements, matelas, couvertures, tout est brûlé. « On a fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu’il n’eût caché quelque billet ou quelque marque qui eût fait connaître son nom », rapportera le père Griffet, confesseur de la Bastille, dans son “Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans l’histoire (1769). Ce prisonnier mystère est l’un des plus anciens de son geôlier, Bénigne Dauvergne de Saint-Mars. Celui-ci, ancien soldat de la première compagnie des mousquetaires de la Garde, a obtenu sur recommandation de son chef, un certain capitaine d’Artagnan (!), le commandement du donjon de Pignerol, dans le Piémont, alors possession française, une forteresse essentielle aux frontières du Royaume, qui sert également de prison d’État. C’est là qu’a été enfermé Nicolas Fouquet, le surintendant des finances de Louis XIV, tombé en disgrâce et condamné à la prison à vie en 1664. Il y meurt en 1680. C’est là aussi que croupit le duc de Lauzun, favori du roi mais trousseur de jupons intouchable (la Grande Mademoiselle, cousine du Roi !), pendant dix ans jusqu’en 1681. Le prisonnier masqué, lui, est écroué à Pignerol le 24 août 1669. Un mois plus tôt, Louvois, ministre d’État de Louis XIV, écrit à Saint-Mars : « Il est de la dernière importance qu’il soit gardé avec une grande sûreté et qu’il ne puisse donner de ses nouvelles en nulle manière (…), qu’il y ait assez de portes fermées les unes sur les autres pour que vos sentinelles ne puissent rien entendre. Il faudra que vous portiez vous-même à ce misérable, une fois par jour, de quoi vivre toute la journée et que vous n’écoutiez jamais, sous quelque prétexte que ce puisse être, ce qu’il voudra vous dire, le menaçant de toujours le faire mourir s’il vous ouvre jamais la bouche pour vous parler d’autre chose que de ses nécessités. » En 1691, le fils de Louvois, chargé des mêmes fonctions, maintient les mêmes recommandations, alors que le prisonnier suit son geôlier de prison en prison, à Exilles, près de Turin, en 1681, où est construite une prison spéciale, puis à l’île Sainte-Marguerite de Lérins, au large de Cannes et enfin à la Bastille, à Paris, dont Saint-Mars est nommé gouverneur en 1698.

Une volonté de fer mais un masque de velours

Tordons le cou à un premier canard : le masque de fer n’était en fait qu’un loup de velours noir. Et notre prisonnier ne devait le porter que pendant sa promenade, ses transferts ou en présence de quelqu’un d’autre. C’est Voltaire, le grand philosophe, qui a fait fi de la rigueur historique pour forger la légende de ce prisonnier symbole du despotisme de la monarchie absolue. Dans le 25 e chapitre de son “Siècle de Louis XIV ” publié en 1751, il transforme le masque d’étoffe en un « masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage », mais des scientifiques s’accordent à penser que le port permanent de ce masque de métal aurait entraîné des maladies. Pour Voltaire, cet homme au masque de fer ne serait rien moins que le frère jumeau de Louis XIV – et même un frère aîné ! – qu’Anne d’Autriche et Mazarin auraient écarté du trône et élevé au secret, avant que le Roi Soleil devenu majeur et informé de la situation, ne prenne des mesures autrement plus dures envers son jumeau. Ce, afin d’éviter toute revendication au Trône et tout problème de légitimité du régnant, bien sûr ! Selon cette hypothèse reprise plus tard par Marcel Pagnol, l’accouchement de la Reine ayant lieu à l’époque en public, après la naissance de Louis, le roi Louis XIII aurait entraîné la Cour avec lui célébrer un Te Deum en la chapelle du château de Saint-Germain, pendant que, dans sa chambre, la reine Anne d’Autriche mettait en toute discrétion au monde le deuxième enfant (à l’époque on pensait que c’était l’aîné, car conçu avant). Alexandre Dumas s’est également inspiré de cette version pour livrer un épisode poignant dans le 3 e tome de ses mousquetaires : “Le vicomte de Bragelonne ”. D’autres hypothèses plus ou moins bien étayées ou complètement bancales avancent que le prisonnier masqué fut : un fils naturel de Louis XIV et de sa favorite Madame de La Vallière, bâtard qui aurait eu l’outrecuidance de souffleter le Dauphin, son demi-frère; le surintendant Nicolas Fouquet lui-même ; Henri II de Guise ; un agent double à la solde du duc de Mantoue (un certain Matthioli proche donc du “Marchioly ” renseigné sur la tombe) ; mais aussi le dramaturge Molière qui ne serait pas mort en scène mais en prison ! Ou encore d’Artagnan en personne ! Mais pour quelle raison ? On ne sait pas trop… Après examen, toutes ces hypothèses bringuebalent quelque peu.

Un drôle de valet

Et puis, il y a la piste d’Eustache Dauger (ou Danger selon les orthographes), un simple valet emprisonné que son geôlier aurait masqué afin de faire croire à ses troupes et ses proches qu’il gardait un prisonnier d’importance, surtout après la mort de Fouquet et la libération de Lauzun. Cette hypothèse d’une mascarade montée par un gardien-chef en manque de reconnaissance est considérée aujourd’hui comme la plus probable. Mais alors, pourquoi Louvois, le ministre d’État qui qualifie le prisonnier de valet d’ailleurs, prend-il la peine d’évoquer son cas sans ses courriers à Saint-Mars ? Un vulgaire valet, s’il sait quelque chose de compromettant, on le fait disparaître discrètement. C’est là que d’aucuns rêvent un autre destin pour Dauger. N’est-il d’ailleurs pas cet Eustache… Oger… de Cavoye, le frère de l’ami d’enfance du Roi, Louis Oger de Cavoye ? Dans “Le dernier secret de Richelieu ” (1998), Jean d’Aillon avance la fascinante hypothèse suivante : la reine Anne d’Autriche, tardant à tomber enceinte des œuvres de Louis XIII, a comme amant un certain François de Cavoye, capitaine des gardes du cardinal, qui serait le vrai père de Louis XIV ! Pour preuves avancées, la très grande ressemblance entre les portraits de Louis XIV et ceux des deux frères Cavoye (avec le même dessin de bouche et un petit creux identique sous la lèvre inférieure), et la très grande dissemblance des visages de Louis XIV et Louis XIII. Eustache ayant appris cette histoire au Roi aurait été mis au secret, Louis XIV ne pouvant assassiner un frère, mais son visage aurait été masqué pour ne plus jamais évoquer celui du Roi, roi bâtard de surcroit ! L’histoire est belle, mais, alors, pourquoi Louis le roi prend-il le risque de garder auprès de lui Louis l’ami ? Cavoye sera élevé grand maréchal des logis de la maison du Roi en 1677 et gardera la protection du souverain toute sa vie. Il mourra en 1716, un an après le Roi-Soleil. Il est vrai par contre qu’on n’a plus jamais entendu parler d’Eustache, officiellement renié par sa famille en 1665 et peut-être mort en 1680 à la prison de Saint-Lazare… ou pas.