L’interview impossible de Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine (1621-1695) a publié quelque 243 fables, dont beaucoup avec des animaux, mais à haute résonance anthropomorphique. Contemporain de Boileau et de Racine, ce fabuleux… fabuliste ne poursuivait qu’une chose avec ses textes en vers: éclairer la nature humaine par ses conclusions morales. Mais ce coquin signa aussi quelques contes grivois, plus méconnus mais néanmoins eux aussi bien troussés.

Au fond, dans la période troublée qui est la nôtre, ne nous dîtes-vous pas que face au danger on doit réagir ?

Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette. Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête, il faut que l’on en vienne aux coups. Il faut plaider, il faut combattre. Laissez-leur un pied chez vous. Ils en auront bientôt pris quatre. Nous pouvons conclure de là qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle. La paix est fort bonne de soi. J’en conviens. Mais de quoi sert-elle avec des ennemis sans foi ? La méfiance est mère de la sûreté.

Et pourtant, sous ce couvert de dureté, vous vous souciez des faibles. Cela peut même apparaître pour une contradiction. Pourquoi ?

On a souvent besoin d’un plus petit que soi. On voit que de tout temps les petits ont pâti des sottises des grands. Il est bon d’être charitable. Mais envers qui? C’est le point. Quant aux ingrats, il n’en est point qui ne meure enfin misérable. Plus fait douceur que violence. Garde-toi, tant que tu vivras, de juger les gens sur la mine.

Quels conseils donneriez-vous à un homme ou une femme désireux d’une vie harmonieuse ? Comment se guider, se prémunir ?

L’avarice perd tout en voulant tout gagner. Il ne faut jamais se moquer des misérables car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ? Rien ne sert de courir, il faut partir à temps. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Le travail est un trésor. Aide-toi, le ciel t’aidera ! Il ne faut jamais vendre la peau de l’ours/Qu’on ne l’ait mis par terre. Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Laissez dire les sots, le savoir a son prix.

Ce qui vous révolte le plus n’est-il pas l’injustice, le réflexe de caste, la prime aux riches ?

La raison du plus fort est toujours la meilleure. Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Les injustices des pervers servent souvent d’excuse aux nôtres. Telle est la loi de l’univers. Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres. Défendez-vous par la grandeur. Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse.

On vous prétend un peu coquin avec vos contes licencieux. La Fontaine serait aussi épicurien, voire jouisseur ?

Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles. Comment l’esprit vient aux filles… Il est un jeu divertissant pour tous. Jeu dont l’ardeur souvent se renouvelle : il divertit et la laide et la belle. Soit jour soit nuit, à toute heure il est doux. Devinez comment ce jeu s’appelle. Le beau du jeu n’est connu que de l’époux. C’est chez l’amant que ce plaisir excelle. Lise… entrez ici, suivez-moi hardiment. Elle le suit, ils vont à sa cellule. Mon révérend la jette sur le lit, veut la baiser, la pauvrette recule. Il lui met la main sur le téton… Toujours l’esprit s’insinue et s’avance.

Sur le même sujet
Lois et règlements