L’avenir du fascisme

L’ambassadeur de Hongrie, S.E. Zoltan Nagy, a vigoureusement réagi sur mon site à ma dernière chronique, comme il l’avait déjà fait sur le site de la RTBF, pour protester contre les accusations de fascisation de son pays. C’est bien entendu normal de la part d’un diplomate défendant sa nation, et il l’a fait avec courtoisie, mettant en avant certains points positifs de son pays ( http://www.levif.be/actualite/belgique/pourquoi-la-hongrie-est-elle-devenue-le-nouveau-benidorm-la-nouvelle-terre-promise-de-nombreux-belges/article-normal-455531.html) ; néanmoins – et si je ne doute pas un instant des forces et des qualités de la Hongrie et de ses habitants –, les arguments avancés ne me semblent ni fondés ni pertinents.

Les arguments avancés par M. Nagy se retrouvent fréquemment chez ceux qui défendent les mesures extrêmes prises par certains gouvernements pour « lutter » contre la « vague déferlante » de « migrants » venus « envahir » l’Europe et menacer celle-ci. Au premier rang, on trouve la légitimité démocratique de ces gouvernements, régulièrement élus et représentant l’opinion majoritaire de leur population. À cet argument, il n’y a rien à opposer… sinon que les pires dictatures fascistes qu’a connues l’Europe sont toutes arrivées au pouvoir en utilisant les chemins de la démocratie. Si le fascisme est incompatible avec celle-ci, il fait son nid des institutions et des processus démocratiques. Pour prendre une métaphore médicale convenue, le cancer a besoin d’un organisme sain pour se développer. À la différence du cancer, le fascisme survit à la mort de la démocratie, et ne donne d’ailleurs sa pleine mesure qu’à partir de ce moment.

Fidesz, le parti de Viktor Orban qui dirige le pays, n’a pas attendu la crise des réfugiés pour s’attaquer aux fondements de la démocratie. Modification de la Constitution et de la loi électorale, lois réduisant la liberté d’expression et d’opinion, et en particulier la liberté de la presse, volonté de rétablir la peine de mort et atteinte aux droits des femmes, sans oublier une mystique nationaliste qui vise à réhabiliter les figures historiques de la Hongrie fasciste, raciste et antisémite de Horthy… Les ONG le dénoncent depuis des mois et le Parlement européen a adopté en décembre dernier une résolution demandant que la Hongrie (une même demande sera faite peu après pour la Pologne) soit mise sous surveillance en raison des atteintes à la démocratie et aux droits fondamentaux.

http://www.liberation.fr/planete/2012/07/03/en-hongrie-le-passe-fasciste-recompose-par-la-droite_830906

M. Nagy fait valoir que les procédures mises en œuvre par la Commission ont toutes conduit à « blanchir » la Hongrie, et que cette Commission étant un organe éminemment démocratique, il faut en conclure que la démocratie est saine et sauve en Hongrie, cqfd. Mais les modes de fonctionnement des institutions européennes sont une des grandes faiblesses du projet européen, en particulier cette Commission, fruit de tous les compromis, mêlant dans ses fonctions des attributions de l’exécutif, du législatif et du judiciaire, attentive surtout à préserver de fragiles équilibres politiques et instrument d’une mise en œuvre d’une politique ultralibérale qui est, elle aussi, une menace majeure contre la démocratie (j’y reviendrai plus bas).

Enfin, lié à la crise des réfugiés, M. Nagy invoque la nécessité pour les gouvernements démocratiques (donc aussi le gouvernement hongrois) de prendre en compte les craintes des citoyens et de faire son devoir, sous peine de… faire le lit de l’extrême droite. C’est prétendre que Fidesz serait un rempart contre l’extrême droite, alors qu’il en est un vecteur ! De plus, si l’on parle de devoir, encore faut-il définir ce que ce mot signifie…

Les extrêmes, la peur et le désespoir

La démocratie et le projet européen sont en très mauvais état, c’est le moins qu’on puisse dire. L’extrême droite est une menace, bien sûr ; mais il y a aussi l’ultralibéralisme, qu’il faudrait peut-être appeler « extrême libéralisme », et qui est aussi opposé au libéralisme véritable (rappelons que cette idéologie libérale est le berceau de la Révolution française et de notre démocratie parlementaire) que l’extrême droite l’est à une droite réellement démocrate. Cet extrême libéralisme, qui prend le contrôle de l’Europe, agit dans l’ombre, n’a pas de partis, pas d’élus directs. Il détricote systématiquement les services publics – y compris, évidemment, un enseignement de qualité, une culture accessible à tous, etc. –, la solidarité, la justice fiscale. Il n’a pas d’autre idéologie que celle de la finance et s’accommode de tous les discours politiques pour autant que ceux-ci ne nuisent pas à l’avancée de ses intérêts, qui sont ceux de la finance internationale (supranationale). Entre les deux, une population de plus en plus privée des outils critiques et des informations nécessaires à la construction d’une opinion libre et éclairée, soumise à des pressions économiques et sociales qui conduisent au repli sur soi et à un égoïsme de survie, et de plus en plus sous le joug de deux sentiments destructeurs : la peur et le désespoir.

Et l’extrême gauche, me direz-vous ? C’est quoi, l’extrême gauche ? Mélenchon ? Podemos, Syriza ? Lorsque cette extrême gauche triomphe dans des élections, elle est tôt ou tard contrainte d’abdiquer ses idéaux et ses promesses, comme on l’a vu tragiquement en Grèce, tant le pouvoir exercé par l’extrême libéralisme est puissant. Sinon, elle n’est que l’expression de ce désespoir, mâtiné d’une volonté de résister – mais une volonté qui peine à trouver ses modes d’action. Dans l’entre-deux-guerres, la bourgeoisie qui contrôlait la démocratie parlementaire a cru qu’elle pourrait compter sur les fascistes pour remettre de l’ordre, puis qu’elle pourrait se débarrasser d’eux ; aujourd’hui, l’extrême libéralisme semble faire le même pari, qui risque d’être aussi perdu que le premier.

La réponse à la crise des réfugiés et aux craintes qu’elle suscite dans la population n’est pas, comme l’a fait Orban, de renforcer cette peur en parlant de « vagues », de « déferlement » ou d’attaque contre une soi-disant Europe blanche et chrétienne. L’Europe n’est véritablement chrétienne que depuis un millénaire et elle n’est pas que chrétienne. Quant à l’argument racial, pour ne pas dire raciste, de la couleur de la peau, il est ridicule et inepte. Il faut le répéter, encore et toujours : l’Europe, dans « le pire des cas », n’absorbe qu’une part infime de ceux qui fuient la guerre dans leur pays, et cette part infime ne représente pas 0,1 % de la population européenne. Le droit international et les lois qui fondent les valeurs que tous les gouvernements européens affirment défendre nous imposent d’accueillir ceux qui sont des réfugiés, pas des migrants. Et la solution à ce « flux » n’est pas la construction de murs ; elle est dans le règlement politique des crises que l’Europe et l’Occident ont largement contribué à créer au Moyen Orient et en Afrique.

Toutes les mesures prises par la Hongrie, la Pologne, le Danemark et d’autres pays ont l’efficacité des médicaments analgésiques dans le traitement d’une maladie grave. Nous allons passer du paracétamol à la morphine, et lorsque notre démocratie sera déclarée en mort clinique, on jettera le cadavre à la fosse commune pour proclamer l’avènement d’un Ordre Nouveau et d’un Übermensch blanc, croisé d’une lutte à mort contre l’infidèle islamiste, lequel aura pourtant été, dans le processus d’assassinat de la démocratie, un allié objectif de ces forces extrémistes européennes.

Comment lutter ?

La démocratie doit trouver en elle-même la force de se défendre. Si l’on reste dans la métaphore médicale, elle doit renforcer son système immunitaire ; celui-ci a toujours été, reste et restera la société civile. Dans les pays les plus touchés par cette fascisation en cours, des citoyens se battent, interpellent les médias, les autorités, l’opinion publique intérieure et étrangère, même si leur liberté d’expression et d’action est réduite, voire menacée ; des responsables politiques de l’opposition poursuivent leur combat ; le Parlement européen n’est pas encore dominé par l’extrême droite et les eurosceptiques, et on peut compter sur certains ténors – il faut d’ailleurs pointer le courage de Louis Michel ou de Guy Verhofstadt, ou jusqu’à il y a peu Daniel Cohn-Bendit, parmi tant d’autres – pour défendre la démocratie contre les dérives extrémistes.

Avec le recul, on peut dire que le nazisme a sans doute été la malédiction du fascisme ; il a montré la véritable nature de celui-ci quand on poussait sa logique jusqu’au bout. Sans le nazisme – mais avec des « si », on met Berlin en bouteille –, il est possible que la Deuxième Guerre mondiale aurait été évitée, mais aussi que la majorité, sinon la totalité des pays européens seraient tombés sous la coupe du fascisme, qui offre à la population cette liberté paradoxale de la déresponsabilisation complète. Toutes les réponses, à toutes les questions, sont offertes par le parti ; l’individu est pris en charge de sa naissance à sa mort, il ne doit poser aucun choix véritable ; une forme de « socialisme », de justice distributive est assurée pour le peuple, pour autant que les éléments qui le composent répondent aux critères raciaux ou nationalistes en vigueur ; la force et la jeunesse sont survalorisées…

Pendant plus d’un demi-siècle, le fascisme a été obligé de se replier dans l’ombre. De surcroît, d’autres éléments étaient totalement incompatibles avec l’esprit des temps, à commencer par l’esprit constant de sacrifice et de soumission au groupe, ou par le refus du bonheur au nom de cette lutte éternelle contre « l’autre ». Mais les processus de « normalisation » mis en œuvre par certains leaders d’extrême droite – ou assimilés –, comme Marine Le Pen ou Bart De Wever, la fin d’une croissance et d’une aisance économiques accessibles au plus grand nombre, le retour des inégalités, les crises de l’immigration et des réfugiés, l’arrivée dans l’Europe politique de pays dont le passé et l’expérience démocratiques étaient fragiles, tout cela a permis, petit à petit, d’aplanir les sentiers et de rendre à nouveau l’hypothèse fasciste probable, sinon inévitable.

Ce sont les citoyens qui feront la différence et qui, in fine, prendront la décision…

Pour conclure (momentanément)…

Dans sa réponse, M. Nagy m’invite à poursuivre le dialogue mais me prie « de bien vouloir éviter la formulation d’accusations malveillantes et injustifiées dans le futur ». Je poursuis le dialogue, Monsieur l’Ambassadeur, mais je ne peux entendre votre prière, d’autant que je considère pour le moins que mes « accusations » ne sont pas injustifiées et qu’il n’est pas possible d’être bienveillant envers ceux qui, dans votre pays et dans d’autres, utilisent la démocratie pour saper les fondements de celle-ci.