«Les sociétés occidentales sont en paix parce qu’elles exportent la guerre»

L’Europe entretient un rapport difficile à l’islam. Notre sondage le montre : c’est la religion qui divise le plus. Pourquoi ? « La peur de l’islam, la peur dans l’islam », c’était le thème du deuxième débat de la journée à Flagey.

Journaliste au service Forum Temps de lecture: 4 min

L’Europe entretient un rapport difficile à l’islam. Le poids d’une histoire où d’aucuns ne voient que de seules racines chrétiennes plutôt que des racines multiples continue à peser, de même que l’image dévoyée des islams (ou d’un islam aux multiples visages) souvent propagée en Europe aujourd’hui.

L’islam divise

Elles nourrissent non seulement le populisme et les nationalismes ambiants, mais aussi certaines politiques qui « exceptionnalisent » l’islam plutôt que le normaliser. La difficile mise en place d’un pluralisme des convictions sur le continent ou la projection sur l’ensemble des musulmans de la violence de quelques-uns entretient les peurs des Européens, mais cultive aussi les peurs et le repli auprès des musulmans eux-mêmes… Autant de défis pour la construction d’une citoyenneté responsable et d’un humanisme européen.

Le sondage publié ce vendredi matin dans Le Soir le montre : l’islam divise. A la question : L’islam, religion intolérante ? 44 % des sondés répondent par l’affirmative. Mais 49 % affirment l’inverse. L’islam demeure le courant religieux qui clive le plus et celui qui recueille le plus haut taux « d’intolérance » aux yeux des personnes interrogées.

Les résultats de notre sondage

Intervenants :

–  Abdelmajid Charfi est un universitaire tunisien, spécialiste de la pensée islamique et de l’histoire de la civilisation islamique. Plusieurs de ses ouvrages dans lesquels il défend un islam des Lumières, sont parus en français, parmi eux : « La pensée islamique, rupture et fidélité » (2008).

–  Gilbert Achcar est un chercheur et écrivain franco-libanais, spécialiste des questions liées au Moyen-Orient, professeur à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres. Il collabore régulièrement au Monde diplomatique. Son dernier ouvrage, paru en 2015, s’intitule « Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme » (Actes Sud).

–  Radouane Attiya est un islamologue, diplômé de l’Université de Médine et de l’Université catholique de Louvain. Assistant à l’Université de Liège, il a été professeur de religion islamique dans cette ville durant près de dix ans.

Animateurs : Sophie Gherardi ; Eddy Caekelberghs (RTBF).

La peur se nourrit d’une violence intrinsèque au corpus de l’islam ou d’une ignorance des fondements ?

La peur actuelle suscitée par l’islam est-elle légitime ou démesurée ? « Comme le disait récemment Alain Finkielkraut lors d’un débat : avoir peur d’un certain islam, dans les circonstances actuelles, c’est la moindre des choses. Mais il faut aussi savoir qu’aujourd’hui, en Occident, on rejoue nos peurs. A la fin du 19e siècle, l’Occident les nourrissait déjà. Les Français ou les Anglais pensaient que les confréries musulmanes complotaient pour une invasion mondiale », contextualise d’emblée Radouane Attiya.

Gilbert Achcar rappelle que la peur est utilisée par les deux camps : « les terroristes qui usent de la peur et les gouvernements qui l’exploitent, comme on le voit aujourd’hui en France. »

Ne pas tomber dans le panneau

Toute peur est irrationnelle. Pour Abdelmajid Charfi, il importe de clarifier la situation et s’attaquer aux origines du mal, pour aller au-delà de cette peur.« Il ne faut absolument pas tomber dans le panneau. Ce que cherchent les terroristes c’est diviser et généraliser cette peur. Il faut voir les facteurs immédiats qui ont mené à ce phénomène. »

Ces causes ? Les interventions occidentales au Moyen-Orient, estime Gilbert Achcar.

« Si les sociétés occidentales sont en paix, c’est parce qu’elles exportent la guerre, elles la sous-traitent. Je pense à l’Irak en 1991 et l’embargo criminel qui lui a été imposé pendant 12 ans. Le terrorisme en Europe est une toute petite retombée de ce qui se passe dans le monde arabe ! La politique fanfaronne de la France au Mali et ailleurs sont de nature à susciter des retombées de ce type. Il faut se le rappeler. C’est un changement radical dans les politiques que nous menons qui est nécessaire. En 2011, il y a eu une énorme espérance pour le monde musulman. On a annoncé la mort d’al qaida. Mais le retour du terrorisme est lié à la désillusion. Les espérances frustrées créent forcément des réactions. On l’a connu en Europe, à l’extrême gauche. Très peu de jeunes rejoignent Daesh pour des raisons religieuses ! C’est en rapport avec la crise sociale. »

Comment expliquer que des jeunes se laissent séduire par le radicalisme musulman ? Pour Abdelmajid Charfi, « la jeunesse, que ce soit ici ou dans le monde arabe, aspire à bénéficier d’une modernité complète : pas uniquement sur le plan matériel, mais aussi émotionnel, cognitif. Ces jeunes qui tentent de traverser la Méditerranée et ceux qui sont recrutés par les terroristes appartiennent à la même catégorie, celle de ces jeunes trompés par la modernité. Il faut développer toute une pédagogie pour déconstruire les discours qui font de l’occident un paradis, parce que ce n’est pas le cas, et déconstruire les discours des terroristes qui ne contextualisent pas les textes religieux. »

http://lareligiondanslacite.be

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