Tariq Ramadan: «Face au radicalisme, il faut de la mixité»

La ville est devenue le creuset du relâchement le plus marqué à l’égard des normes religieuses traditionnelles et, dans le même temps, le théâtre effervescent de dynamiques religieuses nouvelles. Alors, la religion dans la ville, est-elle vecteur de cohésion sociale ou plutôt de repli identitaire ? N’est-elle pas au cœur de la ségrégation sociale et spatiale qu’affichent les villes européennes ? Quel rôle la religion joue-t-elle dans la transformation du paysage urbain ? Et que devient la culture religieuse et son patrimoine dans l’espace urbain, entre mémoire et oubli ?

Intervenants :

–  Tariq Ramadan. Intellectuel, conférencier et islamologue suisse d’origine égyptienne, Tariq Ramadan est engagé depuis plus de vingt-cinq ans dans une réflexion sur la place de l’islam en Occident. Il est l’auteur, parmi ses publications récentes, d’une « Introduction à l’éthique islamique » (2015), et « Être musulman et occidental aujourd’hui » (2015).

–  Hervé Hasquin, est un professeur d’université, historien, et homme politique belge. Recteur de l’Université libre de Bruxelles, il y créa le Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité. Il est aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique. L’une de ses dernières publications a pour titre Les pays d’islam et de la franc-maçonnerie (2013).

–  Nadia Geerts est une philosophe. Militante républicaine, laïque, antiraciste et féministe, elle est engagée dans plusieurs domaines la lutte pour la laïcité de l’Etat, le combat contre l’extrême droite et le féminisme. Parmi ses publications récentes, en collaboration avec Sam Touzani, « Je pense donc je dis : la liberté d’expression à l’usage des jeunes » (2015).

Animateurs : Béatrice Delvaux ; Jean-Pierre Jacqmin

C’est Ismaël Saïdi qui a ouvert le débat. Réalisateur, scénariste et metteur en scène belge. Son œuvre s’inspire en partie de son rapport à la culture belgo-marocaine. Sa dernière pièce, « Djihad » (2014) a été particulièrement saluée par la critique et vue par des milliers d’élèves des écoles bruxelloises. Il a récemment été au centre de l’actualité. Soumis à une forte pression, il a choisi de renoncer à son projet de vidéos pour lutter contre la radicalisation.

Le débat s’annonçait sulfureux entre Tariq Ramadan et Nadia Geerts. En coulisses, le ton était déjà donné, a confié Béatrice Delvaux, qui menait le débat avec Jean-Pierre Jacqmin : « Il parait que vous êtes la Caroline Fourest belge », lance l’islamologue. Béatrice Delvaux intervient : « Vous avez aimé Caroline Fourest, vous allez adorer Nadia Geerts »…

Religion et espace public

Selon le sondage que nous avons publié ce vendredi, 73 % des francophones estiment que la religion relève de la sphère privée.

Quelle place lui accorder dans la cité, dans l’espace public ? La définition même d’espace public ne fait pas l’unanimité. Pour Nadia Geerts, les signes convictionnels n’ont pas leur place dans les administrations publiques. Pour Tariq Ramadan, ce débat est très francophone, et dans d’autres pays européens, du sud au nord de l’Europe, ne s’écharpent pas sur ces questions.

Comment voulez-vous qu’une religion s’exprime si elle n’a pas accès à l’espace public ?, tranche Hervé Hasquin ? Qui met en garde : « d’anticléricalisme, on passe à un discours antireligieux, où un seul dogme serait enseigné : l’athéisme. »

« L’Etat n’a pas à tenir compte dans l’établissement de ses lois de quelques prescrits religieux que ce soit. Cela arrive de plus en plus souvent… », déplore Nadia Geerts. Allusion à la question du voile dans les administrations, des repas halal à l’école. Pour Tariq Ramadan, il faut une application stricte et égalitaire de la loi laique. Mais, estime-t-il, de plus en plus, son application est à géométrie variable. Pour lui, «  il est interdit d’imposer à une femme de porter le foulard, mais il n’appartient à aucun Etat de la forcer à l’enlever. » Et dans les administrations ?« L’autorité de l’Etat ne se résume pas à la manière dont on s’habille. » Pour Nadia Geerts, c’est non : les fonctionnaires doivent apparaître comme étant neutres.

Les politiques urbaines peuvent-elles aider à gérer le fait religieux dans la ville ? La diversité ? « Il est urgent de considérer qu’il faut une mixité sociale qui passe par l’habitat. On doit lutter en amont contre les discriminations au logement, à l’emploi. Mais cela ne peut se faire sans politique de mixité scolaire. Sans cela, vous fomentez le sentiment de l’isolement et de l’ignorance. La religion n’est pas le problème, elle est la conséquence d’un problème plus profond », analyse Tariq Ramadan. Gare, réplique Nadia Geerts, le socio-économique n’explique pas tout. « La plupart des terroristes du 11/09 étaient des intellectuels qui ne tenaient pas les murs dans leur quartier. Il y a un vrai problème de radicalisation dans la communauté musulmane. » Pour Hervé Hasquin, il y a un phénomène mondial qui dépasse l’islam : on constate un retour du religieux qui traverse l’ensemble des religions. Et il prend des formes, y compris chez les catholiques, parfois très radicales.

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