Tu saignes, je signe

Avaaz, change.org, lapetition… les sites de pétitions en ligne fleurissent, certains, comme change.org prenant en charge les campagnes d’autres organisations non gouvernementales, comme Amnesty International. Quiconque a un compte Facebook ou une adresse email reçoit régulièrement un appel à signature, et ces campagnes aboutissent parfois à des résultats significatifs, comme la naturalisation de Lassana Bathily, le jeune vendeur de l’Hyper Casher qui avait sauvé des otages. Mais d’autres critiquent ces organisations dont les financements sont parfois flous et les objectifs réels nébuleux…

L’actualité belge en est le témoin cette semaine, avec la campagne Avaaz jouant sur la prophétie apocalyptique concernant les centrales nucléaires de notre pays, dont la vétusté et le danger potentiel ont déjà été soulevés par les médias et dénoncés par certains responsables et par l’opinion publique. Cette pétition est symptomatique des forces et faiblesses de telles campagnes et des sites qui les promeuvent.

D’abord, comme c’est souvent le cas dans les campagnes d’Avaaz, les informations données sont imprécises et parfois erronées dans les détails ; ses défenseurs répondent que le fond est juste et que l’essentiel est dans l’efficacité. Ils ne font pas un travail de journaliste, c’est une mobilisation citoyenne et puis, les politiques ne passent-ils pas leur temps à brandir des données fausses ou imprécises ? C’est évidemment léger comme argumentation, surtout s’il s’agit d’excuser une erreur par une autre, supposée plus grave ; c’est considérer également que la fin justifie tous les moyens.

D’un autre côté, il est indéniable que ces campagnes touchent juste : les sujets évoqués sont au cœur du fonctionnement démocratique et on y dénonce certains des pires travers que nos sociétés – que ce soit dans les pays démocratiques ou ailleurs – ont générés. L’écologie, la justice, l’accès aux soins de santé, les droits de la femme, des enfants, la peine de mort, l’exploitation – par exemple la campagne de Avaaz pour contraindre Benetton à indemniser les victimes du Rana Plaza –, toutes ces problématiques et bien d’autres se retrouvent dans les différentes pétitions promues par ces plateformes, lesquelles conduisent à des victoires parfois spectaculaires, comme la grâce partielle accordée par le président Hollande à Jacqueline Sauvage.

Le principe de la pétition

La pétition n’a pas attendu Internet pour exister. Pour en rester au champ d’action des ONG, Amnesty International la pratique depuis longtemps, à côté d’autres modes d’action, comme l’envoi massif de lettres aux responsables politiques des pays coupables d’atteintes aux droits de l’homme. Elle repose sur un principe très simple : une demande, voire une supplique, qui émane de la société civile et dont la force réside dans le nombre des signataires. L’Europe a inscrit ce mode de sollicitation politique dans ses fonctionnements, puisqu’il est possible d’imposer des sujets au parlement par le biais d’une pétition ; mais le cadre permettant la mise en place d’une telle démarche est extrêmement codifié et de simples citoyens ne sont pas en mesure de la mettre en œuvre.

Plus pointue et plus efficace qu’un sondage d’opinion, elle peut pourtant imposer certains gestes forts aux responsables politiques, qui ne peuvent pas demeurer sourds à un appel lancé par des dizaines de milliers de citoyens (et donc d’électeurs), du moins en démocratie. Pour les sujets qui touchent à des situations vécues dans des dictatures, les pétitions peuvent être également utiles en fonction de la sensibilité des dirigeants locaux à l’opinion internationale, ou aux pressions que les gouvernements démocratiques peuvent exercer sur eux – mais on sait malheureusement qu’en ces matières, les pressions seront inversement proportionnelles aux intérêts économiques et financiers en jeu.

Un autre paradoxe de ces sites : pour lutter contre les maux qui frappent notre société, il leur faut fonctionner selon le modèle du capitalisme international et du néolibéralisme, voire cet « extrême libéralisme » que j’évoquais la semaine dernière. Pour dénoncer les dérives d’un système, il faut utiliser les moyens et les méthodes de ce système. On peut dire que c’est le principe du judo : utiliser la force de l’adversaire contre lui. Plusieurs sites citoyens dénoncent le mode de fonctionnement de ces grandes plateformes, leur opacité, les salaires attribués à leurs dirigeants, lesquels sont – Ben Rattray pour change.org et Ricken Patel pour Avaaz – des quadragénaires élégants, cultivés, charismatiques, qui auraient pu aussi bien être les CEO de Google, Apple ou Facebook.

L’effet de masse et la « businessification »

Pour peser, une pétition doit réunir des centaines de milliers de signatures. Pour mener une telle campagne, il faut des moyens énormes – et plusieurs dénoncent sur la toile le coût exorbitant d’une campagne réussie sur Avaaz (voir par exemple ici), alors que l’on peut avoir l’impression que tout est gratuit. Si les outils informatiques permettent facilement à n’importe qui de lancer une campagne, encore faut-il qu’elle soit vue, qu’elle touche sa cible et récolte les fruits escomptés. C’est la même chose pour tout : rien n’est plus facile aujourd’hui que de publier un livre, sous format digital ou papier, mais il n’a sans doute jamais été plus difficile de lui trouver un public. La standardisation et l’industrialisation règnent en maître dans tous les domaines, et cela fait longtemps que l’on parle du « charity business » ; même les collectes de fonds pour les causes les plus désintéressées sont aujourd’hui confiées à des sociétés spécialisées, qui n’ont aucune valeur particulière à défendre et qui prélèvent parfois jusqu’à 50% des sommes récoltées, ce qui semble quand même préférable pour les ONG qui font appel à leurs services, car mieux vaut 50% de beaucoup que 100% de pas grand-chose.

Dilemme : si l’on veut préserver absolument les valeurs qui fondent ces actions, il faut accepter de ne pas aboutir ou de ne les mettre en place que très partiellement. Ou bien faire des concessions à un mode de fonctionnement qui relève du marketing et dont le moteur carbure uniquement au résultat. La fin, qui justifie (presque) tous les moyens.

Pour autant, peut-on dire que les moyens mis en œuvre par Avaaz ou change.org sont contraires aux valeurs que fondent les causes que ces plateformes défendent ? A priori, non. Il n’y a aucune raison d’imposer aux défenseurs de la démocratie des handicaps supplémentaires, alors que la lutte est déjà si ardue et qu’elle le devient chaque jour davantage. Et l’on peut se dire aussi qu’une part des critiques qui sont adressées à ces organisations (comme par exemple ici) relèvent d’une forme ou de jalousie ou d’un radicalisme qui privilégierait absolument les moyens aux fins, une sorte de jansénisme laïc et contemporain.

Que des informations soient lacunaires ou parfois incorrectes, c’est possible. Cela dit, chaque citoyen(ne) qui prend la décision de signer a la possibilité de vérifier ces informations et de se construire sa propre opinion ; personne n’est obligé de signer les pétitions qui défilent dans sa boîte mail ou sur son compte Facebook. Et c’est bien un autre aspect du problème…

La délégation de responsabilité

Notre démocratie repose de plus en plus sur la délégation. C’est la critique la plus fréquente qui est aujourd’hui opposée au système électoral, qui limite l’intervention citoyenne à un vote régulier et qui rend les élus otages d’un « commerce » électoral permanent. La « professionnalisation » de l’indignation, à travers les ONG, donne à de nombreux citoyens le sentiment de s’être suffisamment impliqués lorsqu’ils ont signé une pétition ou versé un don. On le fait en vitesse, entre deux mails, sans vérifier ; et cela peut aboutir au scandale de l’ARC, ou à la polémique autour de l’action d’Avaaz dans l’affaire Kokopelli. On signe, parce qu’on connaît la personne qui a fait suivre le lien et qu’on lui fait confiance ; mais la confiance est souvent une forme de paresse. Cette personne a sans doute fonctionné de la même manière et c’est sur ce mode que se construisent nombre d’arnaques via Internet.

La confiance n’empêche pas le contrôle ; les défis qui se posent aux citoyens, aujourd’hui, sont infinis et semblent impossibles à surmonter pour la plupart d’entre nous, du moins si l’on se place à notre petite échelle individuelle. La réaction ne peut venir que du plus grand nombre, et pour cela, des plateformes comme Avaaz et change.org ont raison ; pour autant, et c’est vrai pour toute initiative politique et/ou citoyenne, qu’elles en soient le vecteur ne garantit pas la qualité et le bien-fondé de toutes les actions. Même le plus farouche défenseur de la démocratie parlementaire prétendrait-il que toutes les initiatives prises et toutes les lois votées par les parlements sont justes et utiles ? Avec les pétitions, nous sommes en amont des lois, dans une dynamique qui s’inscrit dans le renouveau du politique. C’est une corde à un arc, comme le sont d’autres projets citoyens, tels que Tout Autre Chose ou le G1000. Les défauts que l’on peut trouver à cette action ne doivent pas devenir des arguments pour la rejeter et pour conforter la professionnalisation de la politique.

Le nombre vs les experts

La délégation de responsabilité ne touche pas que le citoyen lambda ; les politiques le font aussi, comme j’ai eu l’occasion de l’évoquer dans des chroniques précédentes, qui laissent de plus en plus des experts prendre les décisions à leur place. Ces « faiseurs de décision » ne sont pas élus, ils sont formatés par des universités et des lobbies qui, comme le dénonce Alain Deneault dans ses ouvrages (en particulier La médiocratie), sont financés par ces multinationales qui dirigent le monde.

Un autre débat lié à Internet illustre bien ce problème : Wikipedia. Il est de bon ton, dans les milieux universitaires, de jeter l’anathème sur l’encyclopédie collaborative, et certains professeurs, dans le secondaire comme dans le supérieur, interdisent à leurs élèves et étudiants d’y faire référence. Pourtant, plusieurs études montrent que la qualité des articles de Wikipedia, surtout lorsqu’ils sont très lus et qu’ils font l’objet d’un véritable dialogue entre contributeurs, est équivalente, voire supérieure, à celle d’encyclopédies aussi vénérables que la Britannica (lire ceci et cela). Comme pour les pétitions en ligne, Wikipedia est déjà un bon, voire un très bon point de départ ; à l’utilisateur de poursuivre ses recherches, au citoyen de faire preuve de sens critique. À chacun d’assumer ses responsabilités.

Signer ne nous dispense pas de lire et de nous informer. Signer ne nous décharge pas de nos responsabilités. Que du contraire ; signeriez-vous sans le lire un contrat d’emploi, de vente, de location, d’assurance, d’emprunt ? Alors, quand il s’agit de contribuer à l’amélioration de l’humanité, voire à son sauvetage, ne devrait-on pas être au moins aussi attentif ?