Infotainment: une réalité mi-chair, mi-poisson

Par la grâce de quelques dauphins égarés dans le groupe des poissons, le grand public a pu se familiariser avec le mot infotainment. Ce nom, comme la réalité qu’il désigne, est un produit hybride. Formé au départ de information et entertainment « divertissement «, il désigne un type d’émission qui alterne information et séquences divertissantes.

C’est dans le domaine politique que l’ infotainment soulève le plus de questions, voire de réserves. Cette information divertissante n’allie-t-elle pas l’eau et le feu ? Ne fait-elle pas trop le jeu de « people » qui seraient plus à l’aise dans cet exercice que dans celui de leur mandat ?

Postscriptum 1

Certains médias sociaux ont fait leurs choux gras de l’erreur d’une ministre de l’enseignement ayant classé les dauphins dans le groupe des poissons lors d’un quiz en présence de jeunes élèves. C’est l’un de ces incidents récents auxquels renvoie Le Soir du 20 janvier dernier lorsqu’il titre : « L’évolution de l’information vers « l’infotainment » crée un stress dans le monde politique. »

La même ministre, commentant un autre incident (l’enregistrement d’une conversation « privée » lors de la présentation des vœux du CDH à la presse), n’a pas mâché ses mots : « Il y a des limites qui sont dépassées. Je pense qu’il faudrait une réflexion sur des nouvelles règles de déontologie journalistique. » Bien sûr, la captation d’une conversation privée n’est pas, à proprement parler, de l’ infotainment . Elle ne le devient que si elle est exploitée dans une émission qui posera alors la question : a-t-on affaire à une « vraie » information ou à une séquence « divertissante » ? À une divulgation ou à un moment ludique ?

Si la déontologie journalistique est à interroger sur ce point, cela nécessitera une clarification du statut des « informations » proposées par l’ infotainment . Mais cette question est-elle du ressort des seuls journalistes ? Ne s’adresse-t-elle pas tout autant aux pourvoyeurs de ces informations : les personnalités, politiques et autres, qui participent, parfois à l’insu de leur plein gré, à ce type d’émissions ?

Postscriptum 2

L’apparition du mot-valise infotainment remonte aux années 1980. Elle correspond à une évolution significative du paysage audiovisuel, avec des frontières de plus en plus poreuses entre l’information et le divertissement. Les campagnes électorales y ont trouvé une force de persuasion inédite, depuis celles du président Georges Bush Jr aux États-Unis jusqu’aux élections récentes au Canada. Sans parler d’émissions très populaires, tel le célèbre Daily Show , qui a eu pour invités récents des personnalités comme Barack Obama, Hillary Clinton, John McCain et bien d’autres.

Ce mouvement a rapidement gagné l’Europe, dont la France où ce concept a été très tôt exploité par des animateurs de télévision comme Jean-Luc Delarue. Il fait aujourd’hui le succès du Petit Journal sur Canal +, de l’émission On n’est pas couché sur France 2 ou de Bel RTL Matin . C’est une véritable lame de fond qui remet en question bien des pratiques en matière de communication médiatique.

Postscriptum 3

L’emprunt de infotainement à l’anglais – qui nous rappelle le poids des médias anglo-saxons – ne va pas sans poser divers problèmes d’intégration au français, dont celui de la prononciation de la séquence -nment, qui n’est présente aujourd’hui que dans self-government . Divers équivalents ont été proposés, dont information-divertissement (nom féminin), en abrégé infodivertissement (nom masculin), validé en mars 2006 par France Terme qui a adopté cette dénomination, mais lui associe actualité-spectacle (nom féminin), défini comme « information radio ou télévision, qui a pour objectif de renseigner tout en divertissant ».

Addendum à la chronique du 30 janvier 2016

Dans la chronique consacrée à réciproquer , j’indique que ce verbe fait partie des belgicismes introduits dans l’édition 2016 du Petit Larousse . Un lecteur attentif (merci Jean-Paul Vasset !) me signale que l’emploi « belge » de ce mot figure dans des éditions antérieures du dico à la Semeuse – et c’est bien exact.

C’est le dossier de presse réalisé par les éditions Larousse en mai 2015 pour présenter le Petit Larousse 2016 qui m’a induit en erreur. On y mentionne (p. 23) réciproquer comme nouvelle entrée parmi les « mots de la francophonie ». Mais il eût fallu que je vérifiasse…

La concurrence entre les deux principaux dictionnaires usuels du français – Petit Robert et Petit Larousse –, exacerbée depuis que les éditions Robert ont décidé de produire, elles aussi, un « millésime » différent chaque année, peut entraîner quelques dérapages… Nous en reparlerons peut-être en mai prochain, lors de la sortie de l’édition 2017.