Comédien francophone: une espèce menacée

Je n’étais pas aux Magritte. J’ai seulement lu les comptes rendus de mes anciens confrères dans la presse. Et l’expression de leur malaise. Je reconnais qu’il y a de quoi. Défenseur acharné d’un dialogue fertile entre les deux principales cultures belges, je m’étonne néanmoins que les deux lauréats des trophées réservés aux comédiens soient allés à d’évidents talents flamands. Tout d’abord parce que la réciproque n’est pas pensable : je vois mal, aux Ensors, un comédien francophone l’emporter. On y rendra bien sûr, si on ne l’a pas déjà fait, hommage à Benoît Poelvoorde ou à Cécile de France, parce que ces deux Namurois sont devenus des stars. Mais en dessous de ce niveau, on ne risque pas de s’attarder. Il s’agit d’abord de peaufiner la carrière des talents locaux, et cela n’a rien de déplacé puisque c’est efficace. Un jour, Mathias Schoenaerts aura un Oscar bien mérité. Et on aura tout fait en Flandre pour cela, ce qui ne risque pas de se passer demain en Walbru.

Tout provient de la condition du comédien belge francophone, qui est sans doute la plus misérable d’Europe. D’abord, on ne l’aide pas à se préparer au métier d’acteur de cinéma. J’en ai fait l’expérience, puisque lorsque j’enseignais l’histoire du théâtre au Conservatoire de Bruxelles, j’y ai introduit un cours d’histoire du cinéma, qui n’était pas prévu au programme, qui était donc officieux, mais toléré par un directeur particulièrement éclairé. Je suppose que la situation s’est corrigée depuis…

Ensuite, notre communauté se caractérise par l’absence notoire d’un métier qui s’exerce partout ailleurs en Europe (y compris en Flandre), je veux parler de celui d’agent d’acteurs. Le grand public ignore (et quel intérêt aurait-il à le savoir ?) qu’un acteur, aujourd’hui, partout ailleurs, ne négocie pas son contrat lui-même. On voit mal, en effet, une débutante même pas diplômée, mais pressentie pour le rôle de Juliette, défendre pied à pied un salaire pour un engagement qu’elle serait prête à honorer gratuitement. Les acteurs belges qui étaient nominés aux Magritte ont par ailleurs tous un agent, mais à Paris.

Par ailleurs, un acteur qui se destine à l’écran plutôt qu’à la scène, a, partout ailleurs encore une fois, bien plus d’occasion de décrocher des rôles à la télévision. Y compris en Flandre, une fois de plus : il s’y tourne, toutes chaînes réunies, quelque deux cents heures de fiction par an, c’est-à-dire dix fois plus qu’en Walbru. Parce que la RTBF, qui fut pionnière en la matière il y a un demi-siècle, a eu besoin d’un coup de pouce ministériel pour se consacrer à la série télé, un genre qui est aujourd’hui dominant, et dont l’exercice n’est pas réservé à Hollywood (il suffit de voir ce qui nous vient des pays scandinaves), et que RTL s’en fiche comme de sa première bobine.

Reste le théâtre. Ah, le théâtre ! A ceci près que tous les théâtres nationaux d’Europe ont une troupe (celui de Roumanie, que je connais bien, compte plus de cinquante comédiens, et ce n’est qu’un exemple), sauf… la Communauté française de Belgique. Et cela dans l’impunité totale, et l’indifférence même pas dissimulée des instances compétentes. Le cursus d’un comédien belge – j’entends non flamand –, quel est-il, au mieux ? De décrocher un emploi d’enseignant ou de diriger une compagnie, le plus souvent sans… compagnie. Ce qui explique que la vraie foire d’empoigne, dans nos contrées, n’a pour d’autre enjeu qu’un fauteuil directorial qui engouffrera la part majoritaire de la subvention.

Et pourtant, les talents d’acteurs foisonnent. Mais qui les célèbre ? Une starlette, pour son premier rôle dans un petit film français, chargée de la promotion dudit film, verra son minois dans tous les supports. Qu’a-t-on fait pour saluer Pietro Pizzutti dans « Rhinocéros », à part citer son nom au détour d’un paragraphe ? Alain Leempoel a posé, avec son épouse, pour le photographe du Soir le soir des Magritte : depuis quand n’a-t-il plus exercé son talent devant une caméra ? La comédie n’en est plus une, puisqu’elle ne peut arracher que des larmes.