Jacky Adam a fait revivre 252 moulins

Tout a commencé officiellement en 1999. Puis, la roue s’est mise à tourner, inexorablement, sans interruption. Jacky Adam, Monsieur « moulins de l’Ourthe », s’est passionné comme nul autre pour ce patrimoine qui a fait vivre des générations de personnes, au fil de cette rivière, ou plutôt de ces rivières puisqu’il y a deux Ourthe(s), et de ses affluents.

En 1999, l’ASBL Mémoire de l’Ourthe dont il est membre organise une exposition à Rendeux, sur base de ses recherches effectuées jusque-là sur les moulins, à titre personnel. « J’étais topographe au ministère de l’Equipement à Arlon, mais passionné par la mémoire, l’histoire de nos villages. J’ai été de l’aventure de l’ASBL Mémoire Collective, basée à Rossignol, qui a rassemblé des centaines de témoignages sur la vie d’autrefois et en a compilé dans des livres. Mais je ne m’imaginais pas en écrire sur les moulins, surtout autant ! »

Car cette première exposition plaît. L’éditeur rochois feu Bernard Charlot lui propose d’éditer le fruit de son travail. Seize ans plus tard, le sixième tome, une nouvelle brique de 350 pages, est sortie de presse…

La poussière

de farine

est explosive

Jacky Adam est passionné et passionnant. Il a, durant ce début de millénaire, consacré des centaines d’heures aux moulins et parcouru des milliers de kilomètres pour rencontrer des gens. Car ce sont eux le fil conducteur de ses recherches. Pas les archives. « J’ai usé deux voitures pour rencontrer des gens en Wallonie, en France, en Flandre, au Luxembourg. Et j’ai eu des contacts par mail en Argentine et au Canada. » Sa priorité, c’est de retrouver des meuniers et leurs descendants qui ont connu l’histoire des moulins familiaux, qui ont entendu parents ou grands-parents leur dire la vie de ces monuments de l’artisanat des campagnes, qui possédaient des documents oubliés, parfois insolites et cachés au fin fond de leurs greniers ou dans des tiroirs de salle à manger.

Jacky Adam leur a redonné vie et bien des familles ont trouvé du plaisir à ressusciter ce si riche passé. « J’ai enregistré des dizaines de cassettes, rassemblé des milliers de pages. Je travaille à l’ancienne. Je n’ai pas de télévision, pas de radio, sauf dans ma voiture, pas de GSM. Mais j’ai suivi des cours pour pouvoir travailler sur ordinateur. Ce fut une chance pour pouvoir contacter des gens ! »

Le résultat est unique et inédit. Dans sa petite maison de Ronzon, sur les hauteurs de Rendeux, des dizaines de fardes soigneusement compilées rassemblent toutes ces informations, des photos, des documents rares, des bribes de généalogie de meuniers. Cette activité n’était pas anodine. Notre jeune septuagénaire a retrouvé 252 moulins au fil de ces rivières et ruisseaux, de l’Ourthe occidentale qui part d’Ourt (Libramont) et de l’orientale qui s’élance de Deiffelt (Gouvy). Elles se rejoignent à Engreux (Houffalize) et l’Ourthe serpente alors jusqu’à Angleur et la Meuse. « Je pense que mon répertoire est complet à 99,9 %…, dit-il. J’ai tout ratissé. »

Et ce ne fut pas une sinécure, car la grande majorité de ces bâtisses n’existent plus ou ont tellement été transformées qu’il faudrait être fin limier pour savoir qu’il s’agissait jadis d’un moulin. Certains ont toutefois gardé des traces de leur mémoire, comme celui de Montleban avec ses deux roues arrêtées. D’autres ont préservé quelques objets souvenirs, mais pas de façon visible extérieurement. Et le Graal absolu, ce sont ces trois moulins qui fonctionnent encore ou vont revivre. Celui d’Odeigne est le plus ancien, il tourne sous la houlette d’Odon Dethise, comme depuis des décennies. Le moulin de Cherain (Gouvy) moud encore le blé deux jours par semaine. Et puis, le moulin de Lafosse (Manhay) va reprendre vie au printemps, pour extraire de l’huile et donner de la farine.

« Beaucoup de moulins ont été victimes d’incendies. Le bois était omniprésent et la poussière de farine est très explosive, narre Jacky Adam. Beaucoup ont été transformés en maisons d’habitation. J’en connais même un qui a été vieilli artificiellement. Celui d’Hampteau arbore en façade des ancres métalliques signifiant le millésime 1737. Mais ces ancres sont rapportées d’ailleurs… »

Des moulins

à battre le chanvre

Les moulins avaient par ailleurs de multiples usages. La plupart ont été construits pour avaler et transformer les céréales, tant pour faire du pain que pour nourrir les chevaux (avoine) ou les porcs (orge écrasée). Mais l’eau qui faisait tourner les rouages a aussi permis de faire fonctionner des moulins-scieries, des moulins à huile – l’huile de faînes servait surtout à s’éclairer –, à produire de l’électricité, à fabriquer de la poudre, à battre le chanvre pour en extraire les fibres, à moudre les écorces de chêne pour fabriquer le tan utile aux tanneries, à faire fonctionner une boissellerie et enfin à pomper de l’eau. Quelle vie, quelles activités ! Et complémentairement, l’Ourthe a même connu dans son bassin deux moulins à vent, à Marche-en-Famenne et à Esneux.

C’est cette incroyable épopée, presque vécue de l’intérieur, en tout cas avec des gens qui ont connu les rouages de ces fantastiques mécaniques rurales, que Jacky Adam narre dans ces centaines de pages. Avec des bonheurs et des malheurs sans noms, car ces machines étaient aussi des pièges. Tant de gens y ont perdu la vie de façon dramatique, happés par des rouages à la force herculéenne.

Comme un ermite, Jacky Adam a rassemblé tous ces témoignages jour après jour et, au moment de l’édition, ses amis de l’ASBL, comme Véronique Mottart-Tierce et Alfred Truc à qui ce sixième tome est dédié, sont là pour l’aider à faire sortir de l’eau ces ouvrages.