4 jours de prison par mois pour l’écrivain public

A deux pas du quartier de la Bruyère à Marcinelle (l’un des plus cossus de Charleroi, NDLR), la prison de Jamioulx impose sa silhouette austère : Mohamed Moussaoui s’y rend tous les jeudis, en fin d’après-midi, pour y tenir la permanence de l’écrivain public. Coordinateur du réseau d’écrivains bénévoles de la régionale de Présence et actions culturelles (PAC), il a été désigné à la fonction voici un an. A chaque visite, il doit se soumettre aux mêmes et rigoureuses consignes de sécurité : présentation de la carte d’identité à l’entrée, dépôt du téléphone portable et des effets personnels, contrôle au détecteur de métaux, ouverture successive des grilles verrouillées électriquement : il est un peu plus de 17h30 quand il rejoint le couloir des parloirs d’avocats, où il organise ses consultations. Les petits bureaux sont équipés d’un PC relié à une imprimante centrale : c’est là qu’il rédige les courriers pour le compte des détenus. Les demandes de convocation se font via un circuit interne : dans un espace hautement sécurisé au cœur de la prison, l’écrivain commence sa permanence en relevant sa boîte aux lettres pour prendre connaissance de sa liste de rendez-vous. Les détenus qui souhaitent le voir lui sont amenés par un gardien. « En moyenne, j’en reçois trois ou quatre », dit-il.

Aujourd’hui, Ahmet est le premier de la liste : c’est un garçon d’origine turque âgé de 28 ans. Condamné pour vol simple en juillet après deux récidives, il explique avoir pris 5 ans ferme, auxquels il faut ajouter les 40 mois de sursis qui lui avaient été précédemment infligés. C’est dans un français laborieux que le jeune homme précise l’objet de sa demande : obtenir le réexamen de son dossier de libération conditionnelle. « Mon avocat pro deo n’a jamais introduit. » Il évoque sa rencontre amoureuse, la naissance de son premier enfant dans quelques mois, son désir de reprendre une activité professionnelle et de rompre avec ses mauvaises fréquentations… Mohamed l’écoute attentivement, le questionne pour comprendre sa situation, parcourt les documents. Tout se fait dans le respect absolu de la confidentialité et d’une charte déontologique.  « Nous ne sommes pas là pour juger. » Au bout d’une heure, la lettre est terminée. Ahmet est satisfait et en emporte deux exemplaires, qu’il enverra par la poste.

« Courriers à l’administration, à la banque, au propriétaire, à l’employeur, voire même parfois aux victimes : être écrivain public, c’est parfois émotionnellement très fort. Il faut placer des limites morales et sentimentales pour se protéger. Si le cas est trop douloureux ou incompatible avec nos valeurs, nous avons le devoir de passer la main. » Pour s’impliquer au minimum, Mohamed évite de prendre connaissance des faits commis par les détenus. Parfois, ceux qui ont demandé à être reçus ont changé d’avis et ne viennent pas, parfois leurs gardiens le leur interdisent en raison de leur comportement. La prison aussi a ses règles. L’activité de l’écrivain public n’est pas reconnue en Belgique. « En France, par contre, elle a un statut. » Utile, elle est très appréciée : pas seulement par les usagers qui retrouvent grâce à elle la capacité de se faire entendre, mais aussi par un nombre croissant de citoyens désireux d’offrir un peu de temps, et de se mettre au service des autres. « Pour la dernière session de formation des écrivains de Charleroi, nous avions reçu 83 candidatures. Nous en avons retenu 27. »