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Roberto Saviano: «Le problème de l’Europe? Les capitaux illégaux»

Chaque lundi, « Le Soir » publie, ainsi que ses partenaires de LENA, une chronique, une « lettre d’Europe ». Pour cette première publication, c’est Roberto Saviano, l’écrivain italien, auteur du bestseller « Gomora », qui tient la plume.

Temps de lecture: 4 min

Alors que les ministres des Finances de l’Eurogroupe se réunissaient vendredi dernier dans le bâtiment Justus Lipsius, siège du Conseil de l’Union européenne, signant un arrêté de mise en demeure contre la pauvre Grèce pour ses défaillances dans la gestion de la crise migratoire – et amorçant pratiquement, de ce fait, le rétrécissement de l’espace Schengen –, de l’autre côté du monde – dans un luxueux bureau d’un gratte-ciel de Dubaï ou dans un ranch ultra-protégé du Nord-Est mexicain –, le comptable de service aura laborieusement appuyé sur la touche « envoyer » d’un PC, d’un ordinateur portable, voire même d’un simple smartphone : et pour la énième fois, un flot d’argent plus ou moins sale se sera déversé, sans rencontrer la moindre résistance, sur les côtes de notre continent.

Mais oui, disons-le tout de suite. Y a-t-il réellement encore quelqu’un, en Europe, qui pense arrêter le massacre des migrants et l’horreur du djihad en érigeant un énième mur ? Y a-t-il sérieusement quelqu’un qui imagine pouvoir bloquer les êtres humains en décrétant la mort de Schengen ? Non, prétendre de se protéger en établissant de nouveau les frontières est une erreur. Une erreur monumentale. Tout d’abord parce qu’il a été démontré que les structures militaires et terroristes n’ont nul besoin d’utiliser les filières clandestines : elles réussissent à s’organiser et à être opérationnelles dans chaque pays, et ce indépendamment des flux migratoires actuels. Il est désormais établi que ceux qui agissent au sein de ces organisations – et nous l’avons malheureusement observé au Bataclan et à Charlie Hebdo  – sont des hommes et des femmes issus de la deuxième génération d’immigrés. Et s’il est vrai que nous nous sommes trouvés, dans certains cas, face à des personnes qui avaient demandé l’asile politique et se sont ensuite transformées en miliciens, il ne s’est agi que d’une « évolution » indépendante de la structure-mère.

Tel est l’élément essentiel permettant de comprendre qu’arrêter Schengen ne reviendrait qu’à anéantir l’intégration européenne. Et pas simplement dans le domaine des droits, mais également dans la formation même de sa structure sociale. Arrêter Schengen aurait pour conséquence de mettre à mort le projet initial, à savoir la construction des Etats-Unis d’Europe. Arrêter Schengen serait la victoire d’une vision que l’on croyait désormais dépassée : celle affirmant qu’il est possible de se défendre en édifiant des châteaux et des barrières. Et nous autres Italiens ne le savons que trop. Machiavel ne le disait-il pas déjà dans Le Prince ? Bâtir de nouveaux châteaux ne donne lieu qu’à de nouveaux assauts.

Mais ce n’est pas tout. Le paradoxe est encore plus grave. Car cette politique prétend arrêter les corps et non les flux illégaux et financiers, devenus désormais incontrôlés. Qu’est-ce qui a rendu possible la création d’un véritable pouvoir terroriste en Belgique ? Les financements en provenance de Dubaï, de l’Arabie saoudite ou, d’une façon plus générale, du Moyen-Orient sont arrivés par le biais des circuits financiers réguliers.

La France a le Luxembourg. L’Allemagne, le Liechtenstein. L’Espagne, Andorre. L’Italie, la République de Saint-Marin. Le monde entier, la Suisse. Nous parlons ici de paradis fiscaux qui attirent, dans le meilleur des cas, des fraudeurs fiscaux, mais aussi des organisations criminelles et financières en plein cœur de l’Europe : il suffit de penser à la récente affaire El Chapo, le roi des narcotrafiquants qui recyclait en Suisse des montagnes de dollars, lesquels finissaient ensuite dans une banque de Vaduz, au Liechtenstein. Alors, arrêtons de croire à ceux qui veulent nous convaincre que l’Europe paie le prix qu’elle paie – l’immigration non contrôlée, la terreur sans fin – parce qu’elle est trop exposée. C’est faux : l’Europe paie le prix fort du fait de son incapacité à gérer les flux financiers et le recyclage. Le cœur de la réflexion est là : le problème, ce sont les capitaux, non les êtres humains. Ce sont les capitaux qui circulent sans contrôle et compromettent la protection de l’économie licite et la stabilité sociale. C’est la guerre des pouvoirs financiers qui rend l’Europe de moins en moins sûre. Parviendront-ils un jour à le comprendre dans les salles du bâtiment Justus Lipsius ?

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