«Bruxelles, plus belle»: un journaliste étranger tacle la mobilité bruxelloise

Ce n’est pas sans opportunisme que je profite de la notoriété de mon collègue Jean Quatremer pour paraphraser son article paru en 2013 dans Libération sous ce titre, qui avait fait couler beaucoup d’encre, « Bruxelles, pas belle ».

Aujourd’hui, c’est un autre journaliste français qui s’adresse à vous les Belges et en particulier aux Bruxellois. Travaillant pour Arte depuis ses débuts en 1992, je me suis installé à Bruxelles en 2013. En plus de deux ans j’ai pu observer et souffrir de ce que vous vivez depuis des années, le quotidien d’une ville complètement dépassée !

Oui, j’ose vous le dire, avec ses tunnels de béton fissuré, ses embouteillages inextricables, ses axes rouges d’un autre temps, cette violence routière quotidienne et cette impossibilité de se déplacer sereinement, sans stress, votre ville n’est plus à la hauteur de sa légitime ambition.

Bruxelles me fait penser au Paris des années Chirac (Maire de la ville jusqu’en 1995), quand on pensait encore que les voies rapides de circulation étaient la solution, alors qu’elles ne sont que des aspirateurs à bagnoles, quand on ne s’occupait pas des bus qui crachaient de la fumée noire dans les embouteillages, quand il était impensable de faire du vélo sans avoir peur. Ce constat, vous le faites vous-mêmes, notamment les lecteurs du Soir, puisque ce journal a le courage de poser clairement la question avec des éditoriaux au vitriol contre l’incurie bruxelloise, des dossiers et des contributions extérieures.

Si Paris aujourd’hui est une ville dans laquelle on circule en voiture encore plus mal qu’il y a 20 ans, c’est une bonne chose ! Cela est le résultat d’un choix politique courageux pris lors de l’élection de Bertrand Delanoë en 2001, un choix qui allait de pair avec l’amélioration des transports en commun et des modes de déplacement « doux ». N’est-il pas plus agréable d’abandonner sa voiture et de prendre un transport en commun ou son vélo en étant presque certain d’arriver à l’heure à son rendez-vous ?

Comment acceptez-vous que les bus de Bruxelles soient aussi sales et aléatoires, que certains tramways soient pris au piège de la circulation et que les cyclistes risquent autant ? Allez-vous encore longtemps accepter ces débats stériles et puérils sur la responsabilité des uns et des autres : qui a caché le « master plan » des tunnels, qui a dit que le RER ne devrait avoir que deux voies ? N’est-il pas temps de tout remettre à plat en profitant de ce chaos urbain pour tout reprendre et rattraper le retard pris par Bruxelles ?

Tunnels bruxellois : l’occasion d’un mobility shift

J’ai souvent eu l’occasion d’observer par mes reportages qu’il y avait, dans le monde entier, un mouvement de reconquête des centres-villes : cela passe par une offre crédible de transports publics sanctuarisés, hors du trafic automobile. Travaillant régulièrement aux côtés du Club des Villes cyclables en France, je vois aussi que le vélo avance, partout.

Au nom de quoi et de qui Bruxelles serait une des seules villes à devoir souffrir ainsi encore plus longtemps ? Ce n’est pas en « donneur de leçons » que je m’adresse à vous, mais en citoyen français qui passe une partie de sa vie à Bruxelles, comme l’Europe nous en donne la plus belle des opportunités. Accepter de vivre ensemble, c’est accepter le regard de l’autre : les parisiens peuvent être particulièrement arrogants et agressifs, mais au moins sur cette question, il faut bien reconnaître qu’ils ont bougé ! J’éprouve à chaque fois que j’en ai l’occasion un réel plaisir à faire découvrir Paris à vélo à des amis belges qui en gardaient encore le souvenir des « années bagnoles ». Cet été, après l’opération « Paris Plages » qui depuis 2002 a permis de redécouvrir les magnifiques berges de la Seine, la voie express « Georges Pompidou » ne rouvrira pas, une page de l’histoire de Paris sera tournée, sans regrets.

Pendant ce temps à Bruxelles, on tentera de rafistoler au plus vite les tunnels pour la rentrée de septembre… Et pourtant. Si en 2016, ces plaques de béton tombées sur la chaussée n’étaient pas un message ?

N’est-il pas temps d’arrêter les frais inutiles ? Les tunnels ne doivent-ils pas fermer petit à petit ? Le « goulot Louise » doit-il être encore au centre d’une bataille de clochers ? L’offre de bus doit-elle rester aussi médiocre ? Les tramways ne doivent-ils pas être isolés ? Pourquoi conserver autant de places de stationnement en surface ? Comment peut-on laisser des fous rouler à plus de 70 km/h en pleine ville ? Pourquoi les trains ne sont pas fiables ?

Si aujourd’hui j’ose vous poser ces questions c’est parce que je suis convaincu qu’à la faveur de la crise de mobilité que nous vivons, il est temps de se ressaisir, pour rendre Bruxelles plus belle.