La vérité de Moureaux sur Molenbeek: extraits exclusifs

Sous le feu des critiques depuis les attentats de Paris, Philippe Moureaux, bourgmestre socialiste « historique » de Molenbeek, à la retraite aujourd’hui, se défend, sans rien concéder, dans un ouvrage qui sera rendu public vendredi, à la Foire du livre. Titre : « La vérité sur Molenbeek », aux éditions « La Boîte à Pandore/Jourdan ».

Locataire durant vingt ans de cette commune bruxelloise désignée depuis le 13 novembre dernier, chez nous et à l’étranger, comme une « plaque tournante » du terrorisme djihadiste, accusé de laxisme et d’avoir laissé prospérer en son sein le radicalisme islamiste, Philippe Moureaux ramasse les attaques dont il a été la cible et réargumente en retour, motivant sa gestion communale, sa proximité avec la communauté musulmane, sa conception de l’ordre public. Une plaidoirie pro domo. Moureaux est son propre avocat. Chacun lira, chacun jugera. Nous y reviendrons. En attendant, nous publions ici, en exclusivité, quelques « bonnes feuilles » de l’essai que son auteur a rédigé dans l’urgence, la tempête que l’on sait, en un peu plus d’un mois.

Où Moureaux découvre la montée d’un rigorisme religieux chez une partie des musulmans de sa commune

p. 78-79-80

Comme chaque observateur un peu attentif, j’assiste à une évolution des comportements d’une partie des musulmans vers un rigorisme religieux qui rend plus difficile la cohabitation et l’osmose nécessaire entre groupes aux appartenances religieuses ou philosophiques différentes. Ce changement n’a pas touché la majorité de la population, mais il a dépassé les limites d’une frange d’irréductibles. Ce mouvement n’est pas propre à Molenbeek. Il est d’ailleurs largement encouragé par l’Arabie Saoudite, un de nos grands alliés !

Un exemple permet d’illustrer cette évolution. Durant de longues années, mes relations avec l’ensemble des femmes appartenant à des populations venues d’Afrique du Nord n’ont posé aucun problème particulier. On se donnait la main, on se parlait en toute franchise. La majorité de ces femmes portait le voile.

Dans les dernières années de mon mandat, j’ai assisté à un changement d’attitude de la part d’une minorité. La convivialité dans les relations avec une partie du public féminin s’est avérée plus difficile.

Je me trouve un jour à la Maison des cultures. Je viens d’assister à une représentation dans les caves très branchées de ce lieu, qui sont en pleine expansion. En sortant, je serre les mains de chacun. Dans le hall, sur un banc, une femme voilée se repose après le spectacle. Je m’approche pour la saluer. Elle me fait un sourire timide et me dit qu’elle refuse de me serrer la main. Je marque mon étonnement et je tente de la convaincre d’avoir une attitude plus détendue. Elle entreprend de me faire une démonstration du bien-fondé de sa position. Je lui explique que dans les contacts entre individus, chacun doit faire un effort pour se rapprocher de l’autre. Je lui rappelle les pas que j’ai faits pour que les musulmans vivent leur religion dans la sérénité. J’attends une certaine réciprocité. Elle en convient, mais prend un visage attristé : toucher la main d’un homme est physiquement intolérable pour elle. À tort, sans doute, je m’énerve et je monte le ton, lui rappelant que refuser un simple geste de civilité à mon égard est un manque de respect dans le cadre du pays dans lequel elle vit. Elle sanglote. Je suis ennuyé, mais je ne retire rien à mes paroles. Entre deux pleurs, elle a la force de s’excuser. Elle comprend ma réaction, mais répète que, pour elle, ce contact avec un homme à travers une simple poignée de main lui est interdit par une force qui lui est supérieure. On se quitte. Je remâche l’incident. Je me console en me disant que pareille attitude est assez exceptionnelle.

Je connaîtrai la même chose avec trois jeunes filles qui étaient venues à ma permanence et qui, d’emblée, me signifiait leur refus de me serrer la main. Une fois encore, je me révolte et, prenant acte de leur refus d’un minimum de civilité, je refuse tout simplement de les recevoir. Le geste était excessif. J’aurais dû les écouter plus attentivement, mais je vis mal cette radicalisation naissante qui touche, maintenant, de grandes adolescentes.

Où Moureaux explique qu’il a été victime du radicalisme islamiste

p. 86

1. Je suis le seul bourgmestre belge à avoir subi une attaque directe et violente de la part des groupes les plus radicaux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela contraste avec l’image que l’on tente de véhiculer de ma personne.

2.À l’occasion de ces faits, la police avait constaté que le travail de sape de Sharia4Belgium avait débuté depuis quelques semaines à Bruxelles. Quelques Molenbeekois avaient été repérés comme sympathisants du mouvement. Ce constat devait conduire à une plus grande vigilance à l’égard de ce type d’initiatives. Mon départ quelques semaines plus tard de la direction de la commune ne m’a pas permis de connaître la suite donnée à ce dossier.

3. En complément avec les faits parfois minimes, parfois plus graves, que je viens d’énumérer, je dois ajouter qu’à la suggestion du chef de la police, j’avais encouragé la création d’une cellule « radicalisme » au sein de la brigade judiciaire. Encore une décision qui montre combien j’étais vigilant par rapport à la montée d’un péril qui se précisera en 2013, en relation avec la guerre en Syrie.

Où Moureaux donne sa version sur Salah Abdeslam, parmi les « petits cons et les bras cassés »

p. 118-119-120

La personnalité de Salah Abdeslam, le survivant de l’équipée meurtrière à Paris, mérite une attention particulière. Son passage d’une vie de dépravé, qui participe à la délinquance classique, vers le djihadisme, s’est fait rapidement. Certes, ses anciens familiers tiennent des propos contradictoires, certains parlent de quelques semaines, d’autres de plusieurs mois. Ils témoignent de l’importance de son passage en prison et d’une « conversion » rapide. D’autres témoins, à mon sens plus crédibles, parlent d’une conversion à travers des conversations entre Salah et son ancien copain Abaaoud. Ces échanges par internet sont, parait-il, fréquents et le futur djihadiste s’en vantait dans ses sorties nocturnes. Dans la foulée, il commence à changer d’attitude. Une fois encore, son engouement pour la mosquée n’est pas préalable à sa conversion au salafisme violent. Il en est la conséquence. À travers la partie de sa vie délurée, Salah Abdeslam s’est créé un réseau d’amitiés important. Ce n’est pas étonnant, nous sommes dans un milieu où une forme de fraternité très forte se crée entre potes qui ont fait ensemble les quatre-cents coups. Il est donc assez logique qu’il ait pu obtenir, après son aventure parisienne, des complicités que l’on qualifie facilement, parfois erronément, de complicités entre partisans du terrorisme. Les déclarations faites par les deux gaillards qui ont été le chercher à Paris ne doivent évidemment pas être prises au pied de la lettre. Ils cherchent à se défendre de l’accusation de complicité dans un complot terroriste. Elles reflètent cependant l’existence d’une forme de loyauté entre camarades ou anciens camarades de la rue qui ne m’étonne pas. Récemment, je me suis d’ailleurs trouvé devant une personne appartenant au même milieu qui, malgré sa condamnation sans fard des actes criminels commis à Paris, n’hésite pas à confier que, si elle était en mesure de le faire, elle protégerait Salah ! Ce comportement nous étonne, mais il est caractéristique d’un mélange de fraternité puissante et de goût de l’extrême.

Salah Abdeslam a été présenté un moment comme le concepteur des attentats de Paris. Cette hypothèse n’a pas résisté longtemps à une analyse un peu sérieuse des faits.

Ce garçon, qui a abandonné sa ceinture explosive dans une poubelle pour se retrouver perdu dans les rues de Paris à la recherche d’une bouée de sauvetage, n’a pas l’étoffe d’un responsable. Je ne sais si l’épisode de ses sanglots dignes d’un enfant de quatorze ans est vrai, mais je pense que le témoin qui rapporte ce fait a au minimum constaté que le « héros du Djihad » avait des nerfs fragiles.

Salah Abdeslam et son frère Brahim appartiennent clairement à ce que certains jeunes appellent des « petits cons » ou des « bras cassés », qui se sont fait embrigader au départ de leur parcours dans une forme de marginalité qui les avait conduits dans la délinquance classique, cambriolages et trafics de drogue.

Où Moureaux pense qu’il aurait été, lui bourgmestre, informé du « séisme qui se préparait ».

p. 133

Bourgmestre, j’avais un contact permanent avec la population. Une fois par semaine, je recevais mes concitoyens portes ouvertes. J’essayais de les aider en dehors de tout clientélisme, je les encourageais et je recueillais leurs confidences, ce qui me permettait de prendre le pouls de la population. Je me promenais à toute heure dans les rues de la commune. Plusieurs fois, des gaillards un peu rudes m’ont apostrophé : « T’as pas peur, Philippe ? Où est ton garde du corps ? » On rigolait bien après cette interpellation finalement amicale. À une exception près dans un petit quartier bien précis, le seul où j’ai été un jour symboliquement caillassé, je pouvais discuter avec tous les jeunes et les moins jeunes. Je m’asseyais à côté de garçons appartenant à des bandes toujours « borderline ». Je n’étais jamais surpris par leurs questions. Ils se plaignaient de certains « flics » qui les cherchaient et je répondais en leur donnant une petite leçon de morale adaptée à ce public un peu particulier.

Dès le lendemain de mon départ, cette pratique s’est évanouie. Les portes se sont fermées. « On reçoit sur rendez-vous ! » Les contacts dans la rue ont été oubliés.

Loin de moi l’idée que l’essor d’un radicalisme lié aux événements du Moyen-Orient soit la conséquence de ces changements. La seule chose dont je suis certain, c’est que, placé au cœur de la société molenbeekoise, j’aurais été informé du séisme qui se préparait.

Où Moureaux dévoile une conversation au sein du gouvernement fédéral à propos des départs en Syrie

p. 103

J’ai recueilli un autre témoignage plus accablant encore, de la part d’une personne qui siégeait dans les instances gouvernementales. Lors d’une réunion restreinte, une personnalité de haut niveau avait émis l’hypothèse que l’on aide les candidats au départ en leur fournissant des armes. Heureusement, cette suggestion inimaginable aujourd’hui avait été repoussée avec pertes et fracas pas les ministres présents !

Où Moureaux dénonce les dangers de la stigmatisation d’une communauté et évoque la haine à l’égard des juifs avant la Deuxième Guerre

p. 109

Ramener ces jeunes, hommes et femmes, à une vision plus humaniste de leur religion demandera des efforts dans les domaines les plus divers et ne réussira pas si notre société accentue son discours islamophobe et pratique une répression aveugle.

Pour conclure cette brève analyse de l’importance du religieux, je dirai qu’il joue un rôle non négligeable dans la radicalisation, mais qu’il s’est nourri de notre aveuglement et d’un terreau social qui alimente rancœur, désillusion et haine à l’égard d’une société qui traite les personnes issues de l’immigration comme on traitait les « classes dangereuses » au dix-neuvième siècle et les juifs avant la Deuxième Guerre mondiale.

Où Moureaux justifie ses liens étroits et réguliers avec les mosquées

p. 45

Mes relations avec ces mosquées vont me conduire à mettre en place une initiative qui, depuis lors, a été suivie par nombre de mes collègues. Je réunis autour de moi au moins une fois par an, les représentants des mosquées avec lesquels j’ai ouvert un dialogue. Mon premier souci est d’obtenir leur collaboration pour éviter des heurts entre populations au moment du ramadan. En effet, les rues des quartiers populaires de la commune étaient en fin de journée le lieu de rassemblements incontrôlés dans une forme d’anarchie négative pour ceux qui ne participaient pas aux achats compulsifs qui se déroulent dans les heures qui précèdent la rupture du jeûne. J’obtiens la collaboration des mosquées à ce sujet. Elles acceptent de faire distribuer des avis à la population, rédigés en français et en néerlandais, avec traduction en arabe et en langue turque. Dans cette circulaire, j’appelle mes concitoyens musulmans à éviter des concentrations qui nuisent à une cohabitation harmonieuse. Avec l’appui de la police, un minimum de discipline s’installe et anticipe les heurts qui avaient pris une tournure inquiétante dans la période précédente.

En d’autres circonstances, les mosquées avec lesquelles j’avais créé une relation de confiance m’ont aidé à éviter des soubresauts violents qui auraient pu se développer dans la jeunesse.