Les normes énergétiques transforment la construction

Normes énergétiques. Deux mots qui ont profondément transformé le monde de la construction ces dernières années. On estime qu’en un peu plus d’une décennie, ces normes énergétiques ont à elles seules fait grimper le coût d’une nouvelle habitation d’environ 20 %. Il faut dire qu’avant 2006, la tendance était plutôt à l’immobilisme et la Belgique figurait parmi les plus mauvais élèves européens en matière d’exigences énergétiques pour les nouvelles constructions. «  Quand j’ai fait construire ma propre habitation en 1995, on ne plaçait pas d’isolant dans le creux des murs et on estimait même que c’était mieux de procéder comme ça pour faire respirer la maison, témoigne Jean-Pierre Wintgens, directeur du service recherche et développement chez Thomas & Piron. Or, aujourd’hui, les normes prévoient une couche minimum de 10 centimètres d’isolant entre les murs ! Les exigences ont aussi beaucoup augmenté au niveau des sols, des châssis, etc.  » Ces dernières années, les normes n’ont en effet cessé d’évoluer pour tendre petit à petit vers les objectifs imposés par l’Europe, à savoir que d’ici 2021 tous les nouveaux bâtiments présentent une consommation énergétique quasi nulle. La construction est particulièrement visée par l’Union car il a été établi qu’au sein de l’Europe, le secteur du bâtiment représente à lui seul environ 40 % de la consommation d’énergies primaires.

Ces mesures s’avèrent donc nécessaires pour la préservation de la planète, mais elles sont lourdes de conséquences pour le secteur de la construction. Tout d’abord, il a fallu faire évoluer les produits, mais aussi former les entrepreneurs et les ouvriers à de nouvelles techniques. «  Il y a une dizaine d’années, on ne connaissait même pas le concept d’étanchéité à l’air, se souvient Jean-Pierre Wintgens. Le secteur de la construction compte beaucoup d’acteurs différents et il a fallu le temps que tout le monde s’adapte, mais aujourd’hui encore certains professionnels ne maîtrisent pas les techniques de ventilation ni les nœuds constructifs. Au début de l’introduction de l’isolation, il y a par exemple eu énormément de problèmes de condensation car les constructeurs géraient mal ces notions et on rencontrait beaucoup de ponts thermiques dans les habitations. »

Pour les entrepreneurs, ces évolutions constantes sont donc un défi à relever puisqu’il faut constamment se mettre à jour et former la main-d’œuvre.

En plus de compliquer la tâche des entrepreneurs, l’apparition et l’évolution des normes énergétiques ont également eu un impact important sur les candidats bâtisseurs puisqu’en une dizaine d’années, elles ont fait grimper d’environ 20 % le coût d’une construction neuve. Ce surcoût, ajouté au fait que les prix des terrains ont, eux aussi, fortement augmenté, rend la construction de plus en plus inabordable, et ce même si les taux d’emprunt restent bas. Les candidats bâtisseurs font souvent face à ces contraintes en revoyant leurs ambitions à la baisse : maison deux ou trois façades plutôt que villa, surface plus petite, suppression du garage intégré au profit d’un carport, etc. Cependant, dans les années à venir, ces astuces pourraient ne plus suffire… Il a été estimé qu’entre 2014 et 2020, le prix d’une construction pourrait encore augmenter de quelques pour cent pour répondre aux objectifs fixés par l’Europe. Le candidat bâtisseur dépenserait donc en moyenne 20.000 euros de plus pour son habitat, et ce alors qu’en retour il pourra espérer une économie d’énergie de 400 à 500 euros par an. « Avec l’évolution des normes, il faudra de plus en plus de temps pour amortir le surcoût d’une construction performante en énergie, souligne Yves Arnould, directeur commercial chez Thomas&Piron. Déjà aujourd’hui, les économies sur la facture d’énergie ne sont plus si rentables vu les frais supplémentaires que cela entraîne sur la construction, mais aussi et surtout parce que les prix du gaz et du mazout sont très bas. C’est pourquoi la majorité des gens se contentent des normes énergétiques de base. Ceux qui se tournent vers du passif le font plutôt par conviction, car le surcoût qu’un tel standard réclame n’est plus vraiment récompensé. »

Vu l’impact des normes énergétiques sur les coûts de la construction et le comportement des acheteurs, les acteurs du secteur surveillent donc de près l’évolution des réglementations. Beaucoup militent pour que celles-ci soient renforcées de manière très progressive car si l’on va trop vite et trop loin, le monde de la construction et les candidats acheteurs risquent d’en pâtir. « Il faut que l’augmentation des normes reste réaliste afin d’éviter des surcoûts trop élevés au sein de la construction neuve, confirme Aymé Argeles, conseiller principal environnement et technologies au sein de la Confédération Construction wallonne. Cette dernière est primordiale pour répondre aux défis démographiques, mais aussi pour assurer le renouvellement du bâti. Heureusement, la concertation que nous avons avec les ministres wallons responsables est positive et si l’on suit le plan actuellement établi, l’augmentation des coûts liée à l’évolution des normes énergétiques devrait se limiter à 5 % d’ici 2021. »

Régions : des exigences variables

L’Europe a imposé à ses membres qu’à partir de 2021, tous les nouveaux bâtiments présentent une consommation énergétique quasi nulle. Mais elle laisse à chaque pays la liberté de choisir sa stratégie pour y arriver. En Belgique, ce n’est non pas un, mais trois programmes différents qui ont été mis en place puisque l’énergie est une compétence régionale.

La Flandre a fait office de pionnière en étant la première à imposer des normes en termes de performance énergétique des bâtiments en 2006, alors que Bruxelles et la Wallonie n’ont suivi que quelques années plus tard. Aujourd’hui encore, le nord du pays est très actif dans ce domaine. Il a intégré depuis 2014 l’obligation de recourir aux énergies renouvelables dans les nouvelles constructions, un élément qui n’est pas encore au programme en Wallonie. La valeur K – qui indique le niveau global d’isolation des murs, toitures, sols et fenêtres – réclamée, est par contre moins élevée dans le sud du pays, puisqu’elle s’élève à 35 contre 40 pour la Flandre.

Quant à Bruxelles, elle est la première Région de Belgique à avoir voulu imposer le passif pour les nouvelles constructions. Il s’agit par contre d’une version « allégée » du passif : le PEB 2015, qui entend surtout réduire les besoins en énergie primaire des bâtiments. Cette solution a été choisie pour mieux s’adapter au marché bruxellois – où tous les bâtiments ne répondent pas aux critères d’orientation du passif – et pour permettre une plus grande liberté de conception des bâtiments. Les constructeurs ont ainsi le choix du système de ventilation installé et l’étanchéité à l’air inférieure ou égale à 0,6 volume par heure ne devra être atteinte qu’à partir de 2018. Pour que les professionnels de la construction amorcent au mieux cette transition, un cycle de formation « Enveloppe performante du bâtiment » a été spécialement mis en place à Bruxelles par la Plateforme Formation Construction durable. Une initiative similaire existe en Wallonie : le cycle « Energie et construction ».

Si les différences restent importantes entre les Régions, elles devraient s’harmoniser d’ici 2021 pour répondre à l’objectif unique fixé par l’Europe, à savoir des nouvelles constructions quasi nulles en consommation d’énergie. La Flandre devrait ainsi introduire dès 2017 un nouveau système de calcul des performances énergétiques qui pourrait être repris en Wallonie. Même si les niveaux d’exigence entre les Régions resteront différents, cette mesure pourrait déjà faciliter la tâche des constructeurs dont les activités s’étendent à toute la Belgique.