Le néolibéralisme, un fascisme? «Madame Cadelli, le néolibéralisme n’existe pas»

Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats,a publié hier dans Le Soir un article qui affirme sans ambages que le néolibéralisme est un fascisme. Dans l’édition de ce matin, le président du PS, Elio Di Rupo, interviewé sur cette tribune, surenchérit par ces mots : « Enfin quelqu’un qui ose dire ce qui se passe vraiment ! Et ça fait du bien  ! ».

La thèse de la magistrate qu’elle illustre en pointant explicitement l’action, actuelle et passée, de l’Etat belge, est profondément insultante pour les partis démocratiques dont l’action s’apparenterait à celle d’un régime criminel qui a causé des dizaines de millions de morts. Déontologiquement, on peut d’ailleurs se demander si cette tribune n’est pas à mettre en lien avec les élections pour le Conseil Supérieur de la Justice qui auront lieu le 4 mai et dont la campagne s’est clôturée la veille de la parution de l’article…

Ceci dit, la thèse ici défendue est intellectuellement articulée et rentre dans le cadre de la liberté d’expression. Ce serait une dérobade que de la rejeter d’un revers de main en raison de son caractère choquant.

Nous procéderons en trois temps. D’abord, pour démontrer que la thèse de Madame Cadelli est littéralement sans objet car le néolibéralisme n’existe pas. A fortiori, il ne peut être fasciste. Ensuite, nous tenterons de montrer que les problèmes pointés par l’auteur ne sont pas ceux du néolibéralisme voire du libéralisme mais de la sociale-démocratie. Enfin, nous conclurons en montrant que la trajectoire budgétaire que poursuit l’actuel gouvernement n’a ni pour intention ni effet de détruire l’Etat Providence mais, bien au contraire, d’en assurer la viabilité et d’en renforcer la pérennité.

Le néolibéralisme n’existe pas

Affirmer que le néolibéralisme est un fascisme est aussi absurde qu’affirmer que le néo-socialisme est un fascisme. Certes, Manuela Cadelli prend grand soin de distinguer le « libéralisme » du « néolibéralisme ». C’est là une stratégie oratoire classique. Comme personne ne peut contester l’apport considérable de la tradition libérale à notre société, les détracteurs du libéralisme ont inventé ce concept factice de « néolibéralisme ». En réalité, le néolibéralisme n’existe pas.

Il est vrai qu’au siècle passé, peu avant la 2ème guerre mondiale, plusieurs penseurs libéraux ou socio-démocrates, principalement de gauche (Jacques Rueff, Maurice Allais, John Maynard Keynes, etc.) se sont revendiqués comme étant « néolibéraux ». Mais, pris au sens qu’on lui donne la plupart du temps, le terme « néolibéralisme » est une mystification intellectuelle : c’est une théorie inventée de toutes pièces par des intellectuels antilibéraux et qui est présentée comme un catalogue de dogmes et d’articles de foi de la communauté libérale dans le but de discréditer le libéralisme. Comparable à ces mannequins en paille qu’on utilisait naguère dans les casernes pour familiariser les soldats aux techniques de combat, le « néolibéralisme » est un agrégat de propositions caricaturales, contradictoires, d’idées déformées, d’affirmations cyniques, de mythes (sélection du plus fort, dictature des marchés, reproduction des inégalités, etc.), de citations tronquées ou tirées de leur contexte et mensongèrement attribuées aux libéraux : Milton Friedman et Friedrich von Hayek habituellement qualifiés de « néolibéraux » se sont toujours, en réalité, proclamés comme des « libéraux ». D’ailleurs, ceux qui parlent de néolibéralisme sont systématiquement incapables de citer ne fût-ce qu’un nom d’un auteur s’affichant comme néolibéral.

Depuis lors, les choses se sont encore compliquées : en raison du caractère prolifique et envahissant de cette littérature antilibérale depuis des décennies (il suffit de voir les nouveautés garnissant les tables de n’importe quelle librairie), les intellectuels antilibéraux en sont venus à considérer de bonne foi que les amalgames, simplismes, mensonges et calomnies de leurs prédécesseurs sur le libéralisme constituaient réellement le corpus du libéralisme. Beaucoup pensent sincèrement que cette idéologie repoussoir a réellement été construite par des penseurs libéraux au cours du dernier siècle. Ces derniers sont qualifiés de « néolibéraux ». Qu’est-ce que cela signifie ? Rien.

Quand il est prononcé par des antilibéraux, le préfixe « néo » joue au minimum quatre fonctions.

Premièrement, le terme « néolibéralisme » laisse supposer que le libéralisme en tant que tel serait une idéologie dépassée, obsolète car vieille de trois siècles.

Deuxièmement, ce préfixe a la même connotation péjorative que le préfixe « ultra » abondamment utilisé lui aussi : il véhicule l’idée que, certes, dans le domaine des idées politiques, le libéralisme a apporté une contribution qui n’est pas dénuée de valeur (les libertés fondamentales, la première génération des droits de l’homme, plusieurs principes démocratiques, etc.) mais que, sous peine de se contredire et de s’annihiler, il doit être absolument tempéré, canalisé, contrebalancé, régulé, etc. par des considérations sociales, humanistes, etc.

Troisièmement, en accréditant cette dernière idée fausse que libéralisme politique et économique obéissent à des logiques différentes, ce préfixe est une invitation fallacieuse (et souvent efficace !) faite aux libéraux à rejeter, au nom du « bon sens », un certain nombre de principes essentiels de l’économie de marché et à souscrire, tout en continuant à se prétendre libéraux, aux idées dominantes de la social-démocratie qui ont pourtant conduit aujourd’hui nos démocraties occidentales au bord de la faillite.

Quatrièmement, ce préfixe stigmatisant est un déni répété et permanent d’une réalité incontestable : l’existence du libéralisme. Ce préfixe « confiscatoire » porte à l’actif de la social-démocratie ce qui résulte en réalité de l’application des principes libéraux depuis plusieurs siècles. C’est l’application des principes libéraux qui génère les richesses. Pas les politiques redistributives et prétendus « plans de relance » des sociaux-démocrates. Cela fait plus de deux siècles que, à la suite de Marx, les antilibéraux prédisent la faillite imminente du système capitaliste qui est pourtant une condition nécessaire (quoique non suffisante) de notre société libérale. Or le libéralisme, même si c’est sous une forme imparfaite, pervertie et bâtarde, existe toujours. Les antilibéraux essayent donc d’accréditer ce mensonge : le libéralisme est une idéologie dépassée et seule existe une idéologie néolibérale qui, à chaque crise, secoue constamment le modèle social-démocrate et menace de le faire s’effondrer.

Le fascisme opposé au libéralisme

Mais, laissons-là ces querelles de mots. Retenons simplement que, lorsqu’elle utilise l’expression « néolibéralisme », Manuela Cadelli s’attaque en réalité, quoi qu’elle en pense, au « libéralisme ». Le libéralisme est-il un fascisme ? Je n’ai guère coutume de citer cet individu de noire mémoire mais je pense que Benito Mussolini, le premier grand théoricien du fascisme, a dit une chose significative : « Le fascisme est absolument opposé aux doctrines du libéralisme, à la fois dans la sphère politique et dans la sphère économique ». Sur ce point-là, au moins, il voyait clair. Le libéralisme – c’est son honneur – était également la doctrine la plus détestée par Adolf Hitler, lequel la condamne constamment dans ses écrits et discours. Contrairement au fascisme, le libéralisme qui promeut la liberté et l’autonomie dans tous les domaines, s’oppose radicalement à l’asservissement de toutes les composantes de la société à une idéologie étatique.

D’accord, me dira-t-on, mais, encore une fois, ce n’est pas le libéralisme que condamne Manuella Cadelli mais les politiques économiques et budgétaires que nous subissons tous les jours. Précisément. Mais avons-nous réellement à faire ici à des politiques « néolibérales » voire « libérales » ? Une économie est libérale, nous dit Milton Friedman, quand l’Etat prélève environ 30 % des richesses produite. Au-delà, elle devient socio-démocrate. Nous sommes aujourd’hui à 60 % de prélèvements ! Depuis plusieurs années, les divers gouvernements en Belgique votent des budgets en déficit. Les gouvernements s’endettent. En 2014, à l’issue du gouvernement Di Rupo, l’endettement représentait plus de 106 % du PIB. En Allemagne et aux Pays-Bas, ce taux oscille autour de 70 % seulement. Mais le réel n’entame en rien les convictions idéologiques des antilibéraux qui mobilisent constamment toute une rhétorique religieuse (l’« orthodoxie budgétaire », le « respect inconditionnel des sacro saints principes néolibéraux », le « dogmatisme de la rigueur ») visant à ridiculiser ceux qui appellent simplement non pas à diminuer l’endettement, non pas à diminuer l’accroissement de l’endettement mais tout simplement à freiner la vitesse de l’accroissement de l’endettement. Les Français sont généralement les plus imaginatifs pour fustiger ces principes « intangibles » d’équilibre budgétaire. Tellement « intangibles » que la France n’a pas voté un budget en équilibre depuis… 1975.

La trajectoire budgétaire du gouvernment actuel

Sous l’actuel gouvernement actuel, la Belgique s’est, heureusement, montrée plus courageuse et responsable en matière de réduction des dépenses. C’est précisément ce que lui reproche Manuela Cadelli. En réalité, ce ne sont pas les politiques d’austérité qui cassent l’activité économique et engendrent chômage, baisse des salaires et misère dans les divers pays européens. C’est le surendettement croissant des Etats durant plusieurs décennies d’insouciance budgétaire qui place désormais notre gouvernement dans l’obligation de réduire les dépenses publiques afin d’atteindre l’équilibre budgétaire d’ici un ou deux ans. Cela a-t-il vraiment un sens de prédire à un ménage les pires catastrophes s’il s’entête à freiner ses dépenses alors qu’il est déjà surendetté et qu’il continue d’emprunter ?

Une récente étude de l’Université Harvard démontre scientifiquement que, après une baisse substantielle des dépenses publiques, trois ans suffisent pour relancer la croissance et créer des richesses. Cette conclusion ne repose pas sur les opinions éditoriales de quelques gourous que la gauche aime à célébrer mais sur une très vaste collection de données empiriques dans 15 pays (dont la Belgique) ces vingt dernières années.

D’ailleurs, la réalité est en train de valider cette étude en Belgique. Les mesures actuelles et futures du gouvernement vont permettre un redécollage qui profitera à tous. Des signaux avant-coureurs témoignent d’une tendance positive. En décembre passé, on apprenait que, sur une moyenne annuelle, le chômage a baissé de plus de 6 % par rapport à l’année passée. Concrètement, 54.286 chômeurs ont retrouvé un emploi depuis l’été passé. Ce n’est pas tout. Il y a quelques mois, le Bureau du Plan estimait que le tax shift permettrait la création d’au moins 45.000 emplois. Il y a quelques semaines, la Banque Nationale Belge prévoyait une croissance du PIB de 1,3 % en 2016 et 1,6 % en 2017 ainsi que la création de quelque 114.000 emplois en 3 ans. Il y a quelques semaines, une étude Deloitte estimait que le Belge verra son net augmenter de 9 % d’ici 2019.

Grâce à ces politiques de rigueur, les citoyens ont pu – tout aussi concrètement – voir leur revenu augmenter entre 40 et 80 € sur leur fiche de paie en janvier. Une seconde phase d’augmentation aura lieu d’ici 2019. Ces politiques de rigueur menacent-elles les fonctions régaliennes de l’Etat comme le prétend Madame Cadelli ? Bien au contraire : le gouvernement a tenu sa promesse et a débloqué plus de 100 millions pour payer les arriérés de facture impayés sous le gouvernement Di Rupo. Grâce à ce gouvernement, les fournisseurs de justice ne doivent plus avancer la TVA. Grâce à ce gouvernement, une réelle informatisation de la justice (e-box) est en cours. Grâce à ce gouvernement, une grande opération de recrutement a été lancée en juillet passé pour engager 450 greffiers, gestionnaires de dossiers et autres membres du personnel de la Justice. Grâce à ce gouvernement, les moyens alloués à la police ont été augmentés de plusieurs centaines de millions.

Il y a 154 ans, pour la première fois en Belgique, le Premier ministre libéral Charles Rogier présentait un projet de loi interdisant le travail des enfants de moins de 12 ans, limitant la journée de travail à 12 heures et instituant une inspection du travail. Près de 20 ans furent nécessaires aux libéraux pour vaincre les réticences du parti catholique et faire adopter ce projet en 1878. En 1850, un autre libéral, Walthère Frère-Orban, ministre des finances, créait le Crédit communal pour financer les investissements publics locaux, puis, en 1865, la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite. Ni le Parti Socialiste ni son ancêtre (le POB), n’existaient encore quand furent posées les bases de notre modèle social…

Aujourd’hui, un siècle et demi plus tard, le gouvernement libéral est en train de redresser l’économie et de sauver l’Etat-Providence que les gouvernements socio-démocrates précédents conduisaient à la faillite. Calquer ses dépenses sur ses recettes, ce n’est pas de l’austérité, c’est du bon sens. C’est de l’optimalisation dont le but premier est la préservation et la protection de l’État-providence afin que ce dernier puisse continuer à assurer ses missions essentielles (sécurité, éducation de qualité, soins de santé performants, etc.). Seul l’État-providence permet de protéger les plus faibles. Défendre les plus faibles, c’est avant tout défendre la viabilité économique de l’État-providence. Le libéralisme n’est pas un fascisme. Le libéralisme est un humanisme.