Entre les murs de l’abstraction

Fondateur du mouvement De Stijl, le précurseur du Bauhaus, tour à tour constructiviste, dadaïste ou élémentariste, Theo van Doesburg a transposé le cubisme dans l’art d’habiter. En 1931, le peintre architecte a bâti sa maison manifeste de l’abstraction à Meudon. Il n’y a vécu que quelques semaines, avant de décéder brutalement à Davos.

La façade résume à elle seule les couleurs de l’intérieur de la maison. Tim Van De Velde

Beja Tjeerdsma habite aujourd’hui ce lieu fragile et expérimental, résidence d’artiste aux portes de Paris, depuis bientôt deux ans. Dans la perspective de l’exposition Theo van Doesburg à Bozar, elle a accepté de nous ouvrir la porte de ce joyau minimaliste géré par la fondation Van Doesburghuis.

Theo et Nelly van Doesburg n’avaient pas d’enfants. La maison de Meudon n’a qu’une petite chambre fermée par une tenture. La fenêtre regarde la rue par-dessus le garage qui n’a jamais vu de voiture. En face de la chambre, une porte monochrome cache la minuscule salle de bains. Le couloir central dépasse une petite salle de piano et une bibliothèque illuminée par un vitrail abstrait, avant de déboucher directement dans l’atelier de l’artiste. C’est là que Beja Tjeerdsma nous fait remonter le temps dans un sourire.

La petite bibliothèque avec sa cheminée en trompe-l’œil, sous un vitrail géométrique aux couleurs en harmonie avec les aplats monochromes des toiles de Theo van Doesburg. Tim Van De Velde

Qui était Theo van Doesburg ?

Il était à la fois théoricien de l’art, poète et peintre. Mais il n’a pas vendu grand-chose en tant qu’artiste, au contraire de son ami Piet Mondrian. Theo était un touche-à-tout. Il aimait rencontrer des gens. Il voulait changer le monde par l’art et cette maison devait être un écrin pour mettre ses œuvres en valeur. Quand on s’assied au milieu de l’atelier, on est immédiatement frappé par la poutre centrale au plafond. Elle débouche au milieu d’une fenêtre ! Du point de vue de la répartition des forces, c’est une curiosité d’architecte. Le sol et les murs sont gris. C’est pratique pour exposer des peintures, mais c’est en même temps un clin d’œil à la montagne, où il se rendait régulièrement pour soigner ses problèmes d’asthme. La montagne avait sur lui une influence apaisante. Du coup sa couleur pouvait être inspirante. C’est la raison pour laquelle les murs sont gris comme la roche des montagnes.

L’atelier des années 30 est aujourd’hui un monument classé où il fait bon vivre dans un confort spartiate mais stimulant pour l’esprit. Tim Van De Velde

L’histoire de cette maison reste trop méconnue…

Des personnalités importantes du monde de l’art, comme Peggy Guggenheim ou Sonia Delaunay, sont venues ici. C’est bien plus qu’une simple résidence d’artiste. Parmi les F curiosités du lieu, il y a cette porte dans la façade latérale. Elle aurait dû s’ouvrir sur un escalier extérieur, mais il n’a jamais été réalisé. À l’opposé de la verrière de l’atelier, des petites fenêtres orientées au sud peuvent laisser passer la lumière du soleil, dont les rayons dessinent alors une diagonale sur le mur. Ce n’est pas un hasard. La diagonale était chère à Theo. Elle a même été un sujet de dispute entre lui et Mondrian, qui ne tolérait rien d’autre que la verticale et l’horizontale dans sa vision de l’art.

Tim Van De Velde

C’est une maison sans aucun luxe. Les matériaux sont bruts, sans ostentation. Est-elle agréable à vivre ?

J’habite ici depuis dix-huit mois et je me sens réellement inspirée par cette maison. Van Doesburg était, entre autres, typographe et je suis moi-même passionnée de calligraphie. Pour vivre ici, il faut être flexible d’esprit, s’adapter à la maison. Il faut savoir retourner à l’essentiel, vivre avec peu de choses autour de soi. C’est très contemporain comme concept. En vivant ici, j’ai l’impression de faire corps avec la société actuelle, celle du développement durable. Tout est basique. Il n’y a pas de four, mais cela vous contraint à cuisiner simplement. Le frigo est tout petit. Il n’y a pas de cave. Alors, on se contente de peu. La maison impose ses choix à qui l’habite. Elle aide à faire le ménage dans sa vie et dans sa tête.

La cuisine baigne dans la lumière douce de la terrasse. À la fois fonctionnelle et décorative, la table en béton jaune est restée dans son état d’origine. Tim Van De Velde

Tout est simple, géométrique et pourtant typique. Comment expliquez-vous l’atmosphère particulière de la maison de Meudon ?

Elle a une odeur que je reconnais immédiatement pour des raisons que je ne m’explique pas. Il y a la lumière du vitrail aussi. Et le soir, ce côté secret, intime, malgré la grande verrière, parce que de la rue, on ne voit rien de ce qui se passe à l’intérieur. Cette maison aide à passer inaperçu ! Dans le quartier, certains n’avaient même jamais réalisé sa présence, alors que son architecture est très avant-gardiste et radicalement différente de celle des pavillons de banlieue française. Après la mort de Theo, Nelly a vécu ici comme une bohémienne, sans que personne dans le voisinage ne s’en aperçoive. Elle s’est battue pour la sauvegarde de la maison. Aujourd’hui, elle fait partie des demeures iconiques de l’histoire de l’architecture du XXe siècle. Ceux qui auront la chance d’habiter ici un jour devront, comme moi, traiter les lieux avec égard et bienveillance. En même temps, ce n’est pas un musée. C’est une maison à vivre, où il faut apprendre à marcher sur des œufs !

Dans l’unique chambre de la maison, les deux placards fonctionnent comme des toiles et le sol est en béton pigmenté dans la masse, une rareté pour l’époque. Tim Van De Velde

Van Doesburg lui-même a vécu moins longtemps que vous ici. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Theo était très pointilleux. C’était important pour lui de pouvoir enfin montrer ses peintures convenablement. C’était le but de cette maison. Il s’en réjouissait, mais il est mort inopinément après avoir vécu moins de six semaines à Meudon. Je me sens chanceuse d’y avoir habité plus longtemps que lui. En même temps, je sais inconsciemment qu’on est toujours de passage ici. La maison van Doesburg est une invitation à savourer le présent. Normalement, je devrais déménager fin novembre. Je serai restée ici deux ans et demi. Là, je commence à prendre mes distances. J’apprends à lâcher prise pour que mon départ soit zen et que je ne laisse pas trop d’émotions ici. La maison a besoin d’un nouveau grain de folie pour préserver son esprit différent. On l’adore ou on la déteste. Il est dangereux de trop s’y attacher. C’est une des leçons de la maison van Doesburg : pour y vivre heureux, il faut être capable de mettre de l’eau dans son vin, sinon mieux vaut s’abstenir.

Les façades de la maison sont en solomite, un matériau isolant révolutionnaire des années 20, constitué de paille compressée tenue par des fils de fer galvanisés. La couche de ciment extérieure et intérieure des mus ne fait pas plus de un centimètre d’épaisseur, et pourtant la maison tient debout depuis plus de 85 ans. Tim Van De Velde

Je suis très fière d’avoir contribué à ouvrir cette maison au public, à faire connaître son histoire. Vous avez vu l’immense cube de béton dans le jardin à front de rue ? Il était destiné à accueillir une sculpture, que Theo n’a pas eu le temps de réaliser. Pourtant, il est à sa place. C’est comme une allégorie géométrique à l’esprit cubiste de la maison. Je peux dire la même chose à propos des tables de béton que l’on retrouve dans différentes pièces. Ce sont des tables. Elles sont inamovibles, mais on peut s’en servir comme telles ou se contenter de les regarder et d’observer comment Theo van Doesburg a joué avec leurs lignes comme s’il s’agissait de véritables tableaux.