Une contrôleure ou une contrôleuse ?

Mettre la langue au féminin : heurs, malheurs et doux leurres

Temps de lecture: 5 min

Une récente déclaration d’Adeline Hazan, qui occupe en France le poste de Contrôleur général des lieux privatifs de liberté (comprenez : des prisons) a suscité quelque émoi. Non pas pour le contenu de cette déclaration, qui dénonçait la discrimination subie par les femmes dans les prisons, mais à propos de la dénomination de la fonction exercée par Mme Hazan : contrôleure ou contrôleuse ?

Les règles de féminisation des noms de métiers et de fonctions étaient claires sur ce point : lorsqu’il existe un verbe correspondant au nom à féminiser, la finale -eur devient -euse : chercheuse, vendeuse. Mais on constate aujourd’hui une tendance à généraliser la finale -eure. D’où, à côté de contrôleuse (forme attendue), la variante contrôleure qui s’emploie de plus en plus.

Postscriptum 1

Depuis les premières éditions des Guides de féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, les noms en -eur – à distinguer des noms en -teur qui suivent d’autres règles – ont soulevé divers problèmes. Une règle de base a été posée : lorsqu’il existe un verbe correspondant au nom à féminiser, la finale masculine -eur devient -euse au féminin : nageur a comme féminin nageuse, puisqu’il existe un verbe correspondant, nager ; vendeur a comme féminin vendeuse, vu l’existence de vendre. Les dictionnaires usuels (Petit Larousse, Petit Robert) suivent cet usage.

Si le verbe correspondant n’existe pas, la finale masculine -eur est maintenue, accompagnée du féminin dans les déterminants du nom. On trouve donc une auteur, une ingénieur, la proviseur, etc. Cette notion de verbe «correspondant» implique un radical identique pour le verbe et le nom, mais aussi un sens partagé. Ainsi, dans le cas de procureur, le verbe de même radical procurer existe bel et bien ; mais il ne signifie pas “exercer l’activité d’un procureur”. De même, en Belgique, un gouverneur n’est pas à proprement parler “celui qui gouverne”. D’où les formes féminines la gouverneur, la procureur, la professeur,recommandées dans les premiers Guides de féminisation, dont celui de 1994 pour la Communauté française de Belgique.

Comme l’explique la deuxième édition du même Guide de féminisation (2005, p. 18), la finale -eur pour un nom féminin a été concurrencée très tôt par une variante plus clairement féminisée, -eure. Cette tendance a d’abord été observée au Québec et en Suisse romande, puis a gagné la France où elle a trouvé droit de cité dès 1999 dans le guide intitulé Femme, j’écris ton nom... . En retrait par rapport à ce mouvement, la plus récente édition du Guide de féminisation de la Communauté française de Belgique (2014, p. 10) avertit les lecteurs qu’ils ne trouveront pas «une inflation des féminins en -eure», limités à une vingtaine de formes.

Cette finale -eure se rencontre aujourd’hui dans des noms comme gouverneure, procureure, professeure. Elle va même jusqu’à se substituer à la finale -euse qui est attendue dans des mots comme annonceuse (de même radical que le verbe annoncer, avec un sémantisme partagé) ou contrôleuse (du verbe contrôler). D’où annonceure, attesté notamment par USITO, ou contrôleure.

On peut penser que cette évolution répond à une simplification des règles – passablement complexes – de féminisation. Mais d’autres motivations peuvent jouer, comme le souhait d’éviter une forme féminine connotée négativement. Ainsi, la personne qui entraîne une équipe sportive peut préférer la dénomination entraîneure à entraîneuse. L’Oreille tendue nous le rappelle : la langue n’est pas «neutre».

Postscriptum 2

La parution du Décret de la Communauté française du 21 juin 1993, imposant le recours aux appellations féminisées dans les actes administratifs, avait soulevé à l’époque une tempête comparable à celle provoquée par les rectifications de l’orthographe en 1990. Même l’Académie française s’en était mêlée : le secrétaire perpétuel de l’époque avait admonesté son homologue de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, laquelle avait pris le parti de soutenir la féminisation. La vénérable institution du Quai Conti, qui freinait des quatre fers l’adoption de mesures similaires en France, ne voyait pas d’un bon œil le processus en cours au Québec, en Suisse romande et... outre-Quiévrain.

Aujourd’hui, cette évolution linguistique en phase avec l’évolution de la société n’est plus remise en question par les institutions officielles. Même l’Académie française, dont les contorsions argumentatives sur le sujet donnent le tournis, accueille dans la 9e édition de son Dictionnaire «[des] dizaines de formes féminines correspondant à des noms de métiers». Les administrations publiques ont adopté les appellations féminisées dans les documents officiels, les médias ont progressivement suivi le mouvement. Les pratiques individuelles, quant à elles, restent très variables, mais on constate que la féminisation est aujourd’hui entrée dans les usages linguistiques de nombreux Belges francophones.

Cette observation vaut également pour le Québec et pour la Suisse romande, peut-être moins pour la France. Ainsi, dans l’agitation médiatique qui a entouré la déclaration d’Adeline Hazan évoquée plus haut, outre les formes féminines contrôleure et contrôleuse, on a également entendu « LE contrôleur », comme me l’a signalé Pierre-Yves Lambert (qui m’a suggéré le sujet de cette chronique et que je remercie).

Postscriptum 3

Cette chronique traite d’un sujet qui relève de la féminisation terminologique, celle qui crée des termes pour «mettre au féminin» des noms de métiers ou de fonctions. Elle n’aborde pas la féminisation des textes, laquelle vise l’introduction explicite de marques du féminin dans des documents écrits. Cette intégration du «genre» se traduit par des recommandations comme le recours aux formes féminines (en plus des formes masculines), l’utilisation du point médian, etc. Ainsi, dans un formulaire d’invitation, la séquence «X sera accompagné de son conjoint» devient «X sera accompagné∙e de son/sa conjoint∙e». Il me reste de la matière pour des billets ultérieurs...

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