On ne naît pas femme…

Aujourd’hui, comparé à ce qui prévalait au XIXe siècle et à ce qui est toujours la règle dans de très nombreux pays contemporains, on peut dire que l’égalité des femmes a progressé et que la situation s’est améliorée. Mais quand on songe aux progrès qui ont été opérés, depuis un siècle, dans d’autres domaines sociologiques ou politiques, on est en droit d’être perplexe, voire inquiet, même pour ce qui touche à nos pays démocratiques.

« On ne naît pas femme, on le devient » : c’est par cette formule historique que Simone de Beauvoir posait la question du statut de la femme, dans cet essai proprement révolutionnaire que fut Le deuxième sexe, paru en 1949 – au moment où, pour la première fois, les femmes allaient pouvoir participer aux élections, en Belgique et en France. C’était une façon de dire avec force que la fonction féminine était d’abord déterminée par des rapports de force sociaux, dans une société patriarcale qui considérait que le rôle de la femme était la procréation et les soins du foyer. Biologiquement, bien sûr, les différences sont évidentes ; est-ce pour autant une raison pour maintenir les femmes sous la domination des hommes et les enfermer dans un monde domestique duquel elles ne peuvent sortir sans l’autorisation du maître ?

Olympe de Gouges, à l’heure de la Révolution française, s’étonne que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen fasse joyeusement l’impasse sur la moitié de l’humanité. Elle rédige du coup la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, où elle fustige l’aveuglement des mâles, leur suffisance et leur incompétence. Aucune égalité, aucune justice, aucune constitution ne saurait prévaloir si les femmes n’y sont pas partie prenante, à égalité avec les hommes. Une des principales revendications porte sur la reconnaissance de paternité : une femme doit avoir le droit de dénoncer le père de ses enfants et l’obliger à assumer ses responsabilités. À l’époque où la contraception n’existe pas et où les bâtards pullulent, tandis que l’on essaie de les cacher voire de les faire disparaître, on devine que cette revendication a de quoi horrifier les hommes… Et alors que la guillotine n’épargne pas les femmes, Olympe de Gouges d’affirmer que si les femmes ont le droit de monter à l’échafaud pour y perdre la tête, elle devrait avoir aussi celui de monter à la tribune pour y prendre la parole. Elle prendra la parole, Olympe de Gouges, pour dénoncer la dérive meurtrière de la Terreur et la mise en place progressive et sanglante d’une dictature, conduite par Robespierre ; et elle y perdra la tête. Et le procureur de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette, en profitera pour mettre en garde celles qui voudraient sortir du rôle que « la nature » leur a assigné, dénonçant en de Gouges la « virago, la femme-homme […] qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes [...] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. »

L’interminable combat féministe

« Rien n’est jamais acquis à l’homme », écrivait Aragon ; mais que dire de la femme, dont le même chantait qu’elle était « l’avenir de l’homme » ? Je ne parlerai pas ici de la situation de la femme dans des théocraties ; dans chaque chronique, je m’interroge sur l’état de notre démocratie, et je me limiterai donc à la situation dans nos pays.

En Belgique, la réforme constitutionnelle de 2002 modifie l’article 10, qui affirme l’égalité de tous les Belges, en ajoutant : « l’égalité des femmes et des hommes est garantie ». Mais comment ? Et en tout ?

La première question est celle des salaires : en France, le salaire moyen des femmes cadres était inférieur, en 2012, de près de 21 % à celui des hommes (Les batailles qui restent à gagner). En Belgique, l’institut pour l’égalité des femmes et des hommes a établi, en 2013, l’écart salarial à 10 % pour le salaire horaire, et à 23 % pour les salaires annuels (Emploi Belgique). Pour ce qui est de l’emploi et du chômage, la situation est différente : si, en France, il y a toujours un peu plus de femmes que d’hommes au chômage (9,78 contre 8,8%), la tendance s’est inversée chez nous depuis 2008 : en 2014, l’ONEM recensait 247.468 hommes au chômage contre 193.262 femmes. Depuis 2007, le nombre de chômeurs a crû de 16%, celui des chômeuses a baissé de 10%.

La répartition des tâches domestiques reste inégale : les hommes, selon l’INSEE, y consacrent 2 heures 24 contre 3 heures 52 pour les femmes. Quant à la parité, elle est loin d’être acquise, que ce soit dans les assemblées politiques ou dans les plus hauts postes à responsabilité – avec cependant un bémol concernant nos assemblées fédérales : 41 % de femmes chez les députés, et quasi 50 % chez les sénateurs (le Sénat étant d’ailleurs présidé par une femme). En France, on tourne autour des 25 % et, dans les exécutifs régionaux belges, en particulier wallon, les femmes sont réduites à la portion congrue (Parité homme-femme).

D’autres droits sont menacés ou fragilisés, au premier rang desquels le droit à l’avortement, que certains pays européens remettent en cause soit ouvertement, par des modifications de la législation, soit par des diminutions des remboursements — avec souvent l’odieux sous-entendu que les femmes recourraient à l’avortement de manière inconsidérée, avec légèreté.

Malgré des initiatives et des lois en faveur de cette égalité, de nombreux obstacles surgissent pour sa mise en œuvre réelle. Certaines sont fiscales ou administratives : le principe du cumul des époux, mis en place en 1962, a pénalisé les couples à deux revenus et donc – puisque les mentalités sont ce qu’elles sont – a conduit à décourager le travail rémunéré pour les femmes.En 1980, l’instauration de trois statuts pour le chômage pénalise majoritairement les femmes, puisque le statut le moins rémunéré, celui de cohabitant, concerne, pour 90 %, des femmes. En 1982, pour éviter des licenciements (masculins), les syndicats accepteront, chez Bekaert-Cockerill, que les femmes passent à mi-temps.

Les droits acquis, au terme de luttes longues et souvent violentes, restent fragiles, et les crises multiples que nous traversons sont l’occasion, pour certains, de les remettre en cause. L’exemple de Cockerill, pourtant vieux de plus de trente ans, en est un bon exemple : plutôt que faire valoir la solidarité de tous les travailleurs, on a demandé aux femmes de se sacrifier pour sauver des postes. Un peu comme s’il s’agissait d’une récréation ou d’une gâterie accordée en temps de vaches grasses, mais qu’il était légitime de retirer une fois la bise revenue. C’est que les mentalités changent encore plus lentement que les lois, et peut-être même ne changent-elles jamais durablement.

Stanley Kubrick, dénonciateur ironique

Il y a, dans Eyes wide shut, une scène exceptionnelle : celle où, après avoir fumé un pétard, Alice (Nicole Kidman), la très jolie épouse du trait séduisant docteur Bill (Tom Cruise) lui demande ce qu’il faisait durant la soirée précédente avec deux filles. Bill répond qu’il n’a rien fait (ce qui est vrai, mais pas parce qu’il ne voulait pas : parce qu’il a été appelé pour autre chose) et il retourne la question : que faisait Alice avec ce type avec qui elle a dansé si longtemps ? Elle reconnaît avoir été draguée par lui, et qu’il voulait avoir des rapports sexuels là, tout de suite. Ce que son mari trouve normal : sa femme est ravissante, il est donc normal que les hommes veulent coucher avec elle. Démarre ici une suite extraordinaire de contre-arguments, opposés par la très intelligente Alice au très stupide Bill : la seule raison qu’un homme aurait d’engager la conversation avec une jolie femme serait donc de vouloir coucher avec elle ? En gros, oui, répond Bill. Alors, rétorque Alice, tu voulais coucher avec ces deux filles. Et Bill de s’empêtrer lamentablement : lui, c’est différent, parce qu’il l’aime et parce qu’il ne pourrait pas la tromper. Riposte : ce n’est donc pas parce que tu n’avais tout simplement pas envie de coucher avec elles ? Et quand une jolie patiente se trouve nue dans son cabinet, n’a-t-il pas envie d’elle, et elle de lui ? Outragé, Bill met en avant son professionnalisme et la peur que la patiente a d’apprendre qu’elle est malade. Alice se moque de ces arguments boiteux. Acculé, Bill en vient à balancer une grande vérité : « les femmes ne pensent pas comme ça ». Alice explose : « L’évolution, c’est ça ? Les hommes peuvent la fourrer partout mais les femmes doivent assurer la sécurité et tout le reste ? » De fait, répond Bill. Et là, elle le cloue : « If you, men, only knew… » (Vidéo).

Qu’est-ce que les hommes ne savent pas, et quelles seraient les conséquences de ce savoir ? Kubrick (et avant lui, Schnitzler, auteur de la nouvelle que Kubrick adapte) ne le précise pas ; il se contente d’ouvrir un abîme insondable, pointant du doigt à la fois l’infinie bêtise des mâles sur cette question, et les bouleversements que pourrait provoquer une prise en considération réelle et profonde des femmes et de ce qu’elles pourraient apporter à la société, si du moins on leur en laissait l’opportunité, sans associer les semblants d’égalité à un mimétisme avec les comportements masculins, comme c’est parfois le cas lorsque des femmes occupent des postes de pouvoir.

Une vision inaltérable

On en est loin, hélas. Face à la parité sur les listes électorales ou dans les conseils d’administration, certains opposent le fait que « cela ne se décide pas par loi » et qu’il « faut d’abord des gens compétents », peu importe leur sexe. Évidemment, entre un homme compétent et une femme idiote, il ne faut pas hésiter. Mais c’est poser le problème de manière spécieuse : si l’on ne force pas, à un moment donné, cette parité, les femmes compétentes ne pourront jamais émerger, soit parce qu’elles sont là mais n’obtiennent pas les postes, soit parce que les jeunes filles ne se lancent pas dans des études dont les débouchés pour les femmes sont réduites.

Certains partis, en outre, n’hésitent plus, comme le FN en France, à proposer de renvoyer les femmes au foyer pour libérer des emplois (d’abord renvoyer les étrangers chez eux, puis les femmes chez elles…). Dominique Martin, eurodéputé FN, va plus loin : ce sera aussi le moyen de régler la problème de la sécurité : « ça aurait l'avantage de donner une meilleure éducation à nos enfants, ça aurait l'avantage de sécuriser nos rues parce qu'ils ne traineraient pas dans nos rues et ne seraient pas soumis à la drogue » (Huffington Post). Il y a quelques années, l’UDRT (un parti heureusement disparu de notre horizon pluvieux) proposait de donner aux femmes une allocation si elles retournaient dans leur foyer, sous prétexte de reconnaître combien importante était leur mission « domestique ». Marion Maréchal-Le Pen n’hésite pas, quant à elle, à comparer les centres de planning familiaux à des facilitateurs d’IVG destinés aux femmes d’aujourd’hui « habituées à se faire avorter aux frais de la princesse comme on va se faire un balayage ». Le terme choisi est d’une élégance… crasse.

Sois belle et tais-toi

Encore et toujours, la femme est, dans nos pays, un objet de désir et un outil de marketing, y compris pour des biens de consommation qui ne sont absolument pas liés à la femme. Le pire exemple est la voiture : il y a quelques années, un constructeur japonais se contentait, pour vanter son nouveau véhicule, de montrer une clé sur le nombril d’une femme nue ; récemment, Mercedes et Aston Martin atteignaient au sommet de l’ignoble, dans le genre, en promouvant leur réseau de « nearly new cars » par l’image d’une ravissante femme avec comme slogan : « Tu sais que tu n’es pas le premier, mais est-ce vraiment important ? » Ou comment renouveler le plus vieux stéréotype qui soit : « toutes des putains »… Et même les publicités à destination des femmes véhiculent cette vision lamentable : Flair a mené une campagne, il y a quelques années, où une femme enceinte cachait son ventre pour draguer un passager dans le train, une autre se levait une demi-heure avant son mari pour se faire belle et lui sourire à son réveil (lui étant naturellement beau et parfait dès qu’il ouvre les yeux).

Un combat excessif ?

Certains dénoncent toutefois les excès du combat féministe, comme celui des Femen. Ainsi, au nom de la violence faite aux femmes (les chiffres, de ce point de vue, restent inquiétants et scandaleux), la législation américaine semble permettre à une femme d’accuser (parfois injustement) son mari, toute accusation étant prise au sérieux et pouvant entraîner des conséquences terribles pour l’homme, parfois innocent. C’est ce que développe Alain Borgrave sur le site Contrepoints (Contrepoints), allant jusqu’à affirmer que la lutte des féministes radicales vise ni plus ni moins à assurer aux femmes des « privilèges ». Bien sûr, on n’excuse pas des excès par d’autres qui seraient pires, comme ceux que les hommes imposent aux femmes, ici et ailleurs, hier et aujourd’hui ; mais si l’égalité était une réalité à la fois sociologique, économique et psychologique, de tels excès (dont il faudrait encore démontrer l’ampleur réelle) ne se produiraient pas.