Carte blanche: prof de «cours de rien», comme un éléphant dans un magasin de porcelaine…

Un collectif de professeurs de morale a tenté d’en savoir plus sur le flou qui règne encore sur le contenu et les conditions de mise en route des « cours de rien »...

Temps de lecture: 6 min

Les profs de morale, à la base de la création du collectif des profs de morale (CPM) souhaitant faire entendre leur voix et reconnaître leurs droits, ont entamé un parcours de recherche d’informations qui s’est transformé en course d’obstacles soulevant nombre de questions et d’étonnements.

Dans un premier temps, le CPM a tenté légitimement et logiquement de rencontrer les décideurs politiques. Que ce soit pour rencontrer la Ministre de l’Enseignement, le Ministre du Budget ou le Ministre Président de la Communauté française, comme nous, il vous faudra passer par la case : chef de cabinet. Pour l’anecdote, dites « chef-cab ». Sinon, vous êtes un non initié et vous êtes vite repéré comme l’éléphant dans le magasin de porcelaine.

Mais les cabinets ministériels ne sont pas que des super-secrétariats. Vous apprenez qu’il existe des réunions intercabinets. Des informations sont échangées ou pas et des décisions prises ou pas. On peut s’interroger sur l’incidence de telles réunions sur les décisions finales rendues par les ministres. Attention, la mise en question porte sur le système et non pas sur les personnels des cabinets qui sont charmants, dévoués et prompts à rendre service. Vous concédez que tout le monde ne peut pas débarquer dans le bureau ministériel quand bon lui chante pour demander une place de parking supplémentaire, soit. Quand vous représentez plus 580 membres qui attendent fébrilement des renseignements et qui veulent exprimer une inquiétude pesante sur l’avenir de leur emploi et le contenu des cours censés former des futurs citoyens, c’est une autre affaire. Nous parlons d’enseignants qui veulent rien moins que rencontrer leur pouvoir organisateur. Là aussi chers éléphants, dites plutôt P.O.

Acteurs privés d’action

Enfin, vous franchissez l’antichambre et vous rencontrez Madame la Ministre de l’Enseignement. Et vous apprenez que les travaux sur le nouveau cours se font en groupe de travail. Pour l’information que vous cherchez, il faudra continuer le parcours du combattant, sans casser la porcelaine toujours. Le nouveau cours de philosophie et citoyenneté aura un contenu. Il est donc prévu de créer un référentiel qui servira de base à la création d’un programme et conséquemment à la définition des titres requis pour accéder au poste de professeur de ce cours. Ces questions sont au cœur de vos préoccupations. Ces travaux sont menés dans le secret absolu. Aucun moyen de savoir ce qui est en discussion au sein de ces groupes. Comme l’impatience vous fait piétiner un peu, vous finissez par renverser une assiette ou deux de l’étalage, les rayons de ce magasin de porcelaine sont décidément bien étroits.

Mais comme vous attirez l’attention, et que quand même ce n’est pas trop votre place, on vous envoie sur la piste des sous-groupes pour avoir vos informations. Et là, s’ouvre la porte sur le monde merveilleux du lobbying. Vous voyez alors que toutes les chapelles sont représentées. Toutes, sauf la vôtre. Et la question s’impose bruyamment : quelle possibilité avez-vous d’accéder aux prises de décisions qui vous concernent si vous êtes en dehors du circuit habituel emprunté par les non-éléphants ? Ceux qui sont à l’aise dans les rayons du magasin. Ceux qui maîtrisent le jargon (premier obstacle), qui ont les contacts, les numéros de téléphone, les bonnes cartes de visite ou de parti (deuxième obstacle) ? Quelle possibilité d’action pour les acteurs de terrain en dehors des ASBL lobbyistes, des syndicats et des partis ?

Reprendre son destin en main

Mais revenons à l’objet du CPM. L’information que l’on cherche à avoir, quelle est-elle ? Si le CPM veut que sa voix soit entendue, quel est son message ?

L’information essentielle porte sur le contenu du cours d’une part, et qui le donnera d’autre part. Le message quant à lui tient en quelques mots et offre une réponse clé sur porte aux décideurs : notre cours de morale n’est rien d’autre que de la citoyenneté et de la philosophie d’une part, et nous avons l’expertise (titres, formations et expérience) et la pratique au quotidien avec la plus grande neutralité possible d’autre part. Cela nous semble évident. Ce qui nous surprend, c’est qu’il faille aller le dire à notre P.O. pour qui ce l’est moins. Imaginez notre surprise quand notre Ministre découvre notre programme et plus encore quand elle nous demande où nous l’avons trouvé, sachant qu’il est accessible sur le site même de la communauté française. Imaginez enfin notre sidération en la voyant poser la main sur le programme après l’avoir feuilleté et en se tournant vers son assistant déclarer : « le voilà notre cours de citoyenneté ».

Chaque responsable politique que nous avons rencontré, de tous bords, s’est entendu répéter ce même message du CPM et a donné la même réponse : « Mais oui, c’est évident, les profs de morale sont naturellement les premiers à pouvoir donner ce cours ! ». Vous êtes un éléphant, vous ne savez pas grand-chose sur le commerce de la porcelaine, mais vous savez une chose : un écrit reste, une parole s’envole. Vous êtes un éléphant mais vous n’êtes pas Dumbo, ce qui vole ne vous concerne pas. Votre inquiétude pour votre emploi pour qu’elle s’envole, elle, attend un écrit. Et là, toujours rien à l’horizon.

Toujours rien d’écrit parce que dans l’officiel, les profs de morale font partie des cours dits philosophiques et qu’ils n’y sont pas seuls. Les professeurs de religion y sont leurs collègues directs. Dans bon nombre d’établissements, des coopérations entre eux sont possibles. Des projets sont menés à bien en commun. Voilà que nous passons du statut de collègues au statut de concurrents projetés dans un jeu de chaise musicale. Quand la musique s’arrêtera, personne ne rira. Surtout pas ceux qui seront restés debout, les éliminés. Ceux qui ont une place assise n’auront pas plus envie de rire. Alors selon que vous soyez plus ou moins fair-play, vous envisagez une compétition honnête ou la gagne à tout prix, quitte à jouer des coudes.

Il s’agit pour le CPM de rester fair-play, fidèle aux valeurs enseignées dans le cadre de leur cours. Le CPM n’a pas d’ennemis. Pas plus les profs de religion que le Cal (avec qui l’œuf a été pelé et qui reste un interlocuteur respecté).

Et demain ?

Le CPM demande que l’on ne reste pas englué dans un système 1h+1h. Pour rappel, 1h de cours philosophique et une heure de philosophie et citoyenneté. Ceux qui choisiraient la dispense de cours philosophiques auront deux heures de philosophie et citoyenneté. Cette disposition va plonger les établissements et les professeurs dans le chaos organisationnel pour les premiers et dans la précarité et la détérioration des conditions de travail pour les derniers.

Le CPM est demandeur pour tous les professeurs de morale d’être associé activement aux décisions qui les concernent et qui, jusqu’ici, n’ont fait que démanteler un clone dans la désorganisation la plus complète. Nous demandons avec insistance l’extension à deux heures de philosophie et citoyenneté à tous les élèves. A charge pour les législateurs de trouver une solution pour rester en conformité avec la constitution. Après tout, ce sont eux qui nous vendent de la porcelaine.

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